— Passe donc plutôt prévenir le curé !
La malade, elle, profère des mots sans suite ; puis, c’est dans sa poitrine un bruit de souffle, une musique rauque qui s’éteint en petits râles, tout légers, tout menus. Ils décroissent encore et elle retombe sur l’oreiller.
Pas la peine d’atteler le cheval, mon vieux Rutel, ni d’aller réveiller le curé, ma pauvre Cendrine !… C’est fini. Plus qu’un mouvement, le dernier, un allongement du bras qui cherche à saisir… quoi ? les courtines du lit, la main de ceux qui restent, quelque chose dans ce monde ou dans l’autre, et le bras s’abat, les doigts se détendent, laissent échapper le vide.
Une minute de stupeur, une lueur d’espoir encore, disparue bientôt sur des signes trop certains : le cœur arrêté, la bouche béante, les yeux grands ouverts. Cendrine a fait un signe de croix, très vite, devant la mort qui passe, et ils restent là, tous les trois, pendant longtemps sans rien dire, sans pleurer même, dans la stupéfaction où jette le spectacle des choses irrémédiables.
Puis une détente, Cendrine sanglote, Rutel essaie de trouver une larme, tandis que Golo cherche des mots pour consoler l’un et l’autre, s’embarrasse dans des phrases et finit par aider à la toilette funéraire.
Dehors, c’est le jour blanc, le grand soleil, la plaine brillante ; la rosée s’évapore et fume au-dessus des champs diamantés, les alouettes chantent, invisibles, et les hirondelles sont descendues en chasse sur les sainfoins.
Cendrine sortit un instant : il fallait prévenir les voisins. Durant son absence, Golo et Rutel n’échangèrent pas deux paroles. Machinalement le vieux atteignit sa pipe sur le manteau de la cheminée, la bourra avec lenteur, le regard pensif, ennuyé ; mais au moment de l’allumer, il eut honte et la posa sur le rebord de la fenêtre, par respect pour la morte.
Sa fille rentra accompagnée de la veuve Houzin et de la femme à Demaison, le bedeau, deux vieilles qui se détestaient, mais qu’un goût naturel pour les accouchements et les décès réunissait toujours ; sages-femmes et pleureuses par distraction, acceptant volontiers néanmoins la pièce de vingt sous et les petits verres.
Golo s’absenta à son tour, emmenant le vieux pour déclarer la mort ; puis, l’acte rédigé par l’instituteur, il regagna le Chep où il allait fabriquer le cercueil.
Il ne revint pas le soir ; il y aurait assez de monde, et d’ailleurs, les deux nuits qu’il venait de passer l’avaient exténué. Il s’abstenait aussi pour un autre motif : Albert Champion serait là sûrement avec sa femme, et depuis quelque temps il ne cachait pas sa colère de voir Golo toujours installé chez ses beaux-parents.