Ce fut d’ailleurs une veillée fort simple : la chambre du Roc s’éclaira de deux cierges ; M. le curé parut un instant et, passé minuit, quatre femmes demeurèrent seules, qui s’entretinrent de la figure de la défunte, laquelle se pinçait d’heure en heure, émirent sur les morts les propos habituels, marmottèrent des oraisons, sirotèrent du vin chaud.

Au matin, Golo, tout en noir, un chapeau haute-forme sur la tête, arriva, brouettant le cercueil. Il aida à la mise en bière, vissa le couvercle et, la besogne terminée, il attendit avec les autres, dans la grande allée, l’heure de partir. La mère Rutel eut l’enterrement de tout le monde : la boîte dressée sur des chevalets noirs dans l’église nue, la messe expédiée rapidement, — et en route pour le cimetière !… Une procession traînante de châles et de redingotes qui émergeait des blés, des conversations à voix basse au rythme des versets latins. Et l’inhumation faite, un égrènement de paroissiens dans l’enclos funèbre, chacun, à cette occasion, se remémorant quelque peu ses morts.

Le lendemain, à son heure accoutumée, Golo était au Roc, disposé à reprendre sa place sur le banc, devant la porte, plus affectueux toutefois à cause du deuil récent et du chagrin qu’il supposait au père Rutel, bien seul à cette heure, le pauvre homme.

Mais l’accueil ne fut pas aussi cordial qu’il eût pu l’attendre. Le vieux répondait à peine aux consolations de Golo, plus loquace que de coutume ; et la soirée s’acheva dans une sorte de contrainte.

Il en fut de même les jours suivants, et le jeune homme commençait à se demander si par hasard il n’avait pas blessé le veuf, quand, le cinquième soir, un samedi, au moment de se quitter, Rutel le retint et, lui frappant sur l’épaule :

— Écoute, mon Golo, j’aime autant te le dire maintenant… demain tu ferais aussi bien de ne pas revenir. Ce n’est pas censément rapport à toi qui es un bon garçon, mais voilà, tu comprends, à présent que ma défunte est partie, je ne pouvais pas rester brouillé avec les miens ; alors il a bien fallu que je m’arrange avec Albert ; d’ailleurs, Cendrine avait ses droits, et moi, j’avais encore intérêt à faire la paix avec mon gendre… Ce n’est pas qu’il me revienne beaucoup ce particulier-là : tu sais bien ce que j’en pense, mais à quoi ça m’aurait servi de faire le difficile ? Champion aurait empêché ma fille de venir au Roc et, si j’étais tombé malade, sans personne pour me soigner, je serais crevé dans mon coin, et puis voilà tout… Enfin, quoi ! dorénavant ils viendront ici tous les jours et ça vous gênerait de vous rencontrer. Ça amènerait des histoires ; le plus court, c’est de rester chacun chez soi. Faut plus revenir, mon Golo. Tu sais, ça m’ennuie de te servir ça, à toi qui étais quasiment de la famille, à toi qui as toujours été si gentil avec nous, mais vois-tu, il faut ce qu’il faut… Allons, une poignée de main, et puis, ce n’est pas parce qu’on ne se verra plus si souvent que ça empêchera de rester une paire d’amis. Tiens, marie-toi, comme disait notre pauvre défunte, c’est encore ça que tu as de mieux à faire.

Golo écoutait, les mains dans les poches, les yeux à terre, creusant du talon le sable de l’allée.

Très étonné tout d’abord, il lui venait ensuite une brusque révolte contre l’ingratitude et l’égoïsme du vieillard qui lui enlevait si durement sa consolation dernière. Il fallait donc n’y plus revenir dans cette maison où il restait un peu du passé, de ce passé qui lui permettait de vivre encore, maintenant que tout était fini, que Cendrine était morte pour lui, aussi morte que la vieille emportée, l’autre jour, au cimetière.

Et puis vraiment, on le jetait dehors comme un chien, comme un voleur. Pourtant, on aurait pu le ménager, car, après tout, il lui avait rendu des services, à cette vieille bête de père Rutel ! Qui donc arrosait le jardin, par les soirs étouffants de juin, pendant que cet empoté restait là sur le banc à fumer sa pipe ? Et tous leurs sales meubles qui ne tenaient plus, qui donc les avait revernis et retapés ? qui donc, aussi, avait rafistolé la charrette, au temps où l’on était fâché avec le charron, ce charron de malheur qui, sans l’aimer seulement, possédait Cendrine ?… Un autre, qui n’en faisait rien, lui avait volé son bonheur !… Cette idée le torturait si violemment qu’il brusqua l’adieu, avec des sanglots plein la gorge :

— Allons, c’étant, on fera comme vous voudrez ; adieu, mon père Rutel !