Il regagnait le Chep, à petits pas, mais, à mesure qu’il avançait dans la solitude assoupie des champs, sa rancune parlait ; le vieux était dans le vrai après tout ; il avait besoin de sa fille et ne pouvait pas se priver d’elle simplement pour faire plaisir à un pleurnicheur dont les larmes n’avaient rien d’amusant… Et Golo finissait par trouver qu’on avait eu bien de la patience de le supporter si longtemps. Il était malheureux, sans doute : ce n’était pas une raison pour ennuyer les autres. Eh bien ! Il ne reviendrait plus, voilà tout. D’ailleurs, l’idée de voir Albert Champion dans la maison lui eût gâté ses souvenirs.
Il rentrait. Maintenant, il n’accusait plus personne. Une lassitude immense l’hébétait, et courbé sous la fatalité, il marchait, la tête vide et les yeux tout grands ouverts dans la nuit, la nuit consolatrice, clémente et bonne.
VIII
La nuit, la nuit clémente et bonne, Golo chaque jour l’attendait impatiemment. La tombée du soir le faisait déjà moins malheureux : le rouge du couchant sur les vitres de l’atelier quand il quittait la varlope et aussi, un peu plus tard, venue des terres blanches, plus blanches dans les cendres du crépuscule, la plainte grinçante et monotone des courlis ; et peu après, le chuchotement mystérieux des bêtes nocturnes. Les bruits du silence, les teintes de l’ombre, apaisaient Golo comme une promesse de délivrance.
Plus de pipe après le souper, plus de causeries avec les passants : tout de suite dans les draps, tout de suite le sommeil.
Bientôt, hélas ! les insomnies du printemps reparurent : au lieu de cet anéantissement heureux où il se plongeait comme une brute, ce furent des nuits agitées, fiévreuses, des réveils de cauchemar dans cette atmosphère de fournaise, sous le toit de tuiles encore surchauffé, dans l’odeur des haricots et des oignons pendus aux solives. Il chassait la couverture, s’étalait sur le ventre, les membres écartés, se retournait, toujours en moiteur, jusqu’au moment où, agacé, énervé, il se levait et ouvrait la fenêtre. Des bouffées chaudes entraient, s’exhalant des feuillages immobiles. Il restait là, regardant la poussière lumineuse des étoiles, redoutant de les voir pâlir, attristé à la pensée du jour qui approchait. Il regagnait son lit, mais il n’arrivait pas à s’endormir et l’idée de son malheur lui revenait. C’était comme un sentiment de solitude extrême, douloureuse, de dépareillement, un dégoût des autres et de soi-même, un détachement de tout. Pas moyen d’arrêter son esprit sur un projet possible, un travail ou un plaisir.
Il demeurait inerte, ahuri, les yeux ouverts sur le noir de la chambre et sur le noir du lendemain. Cependant l’activité des autres déjà s’éveillait. Trois heures : les charrettes pleines de moissonneurs s’en allaient dans le gris perle de l’aube avec des cahots que le silence rendait plus sonores.
— En voilà qui sont bien pressés ! Ah ! bon sang ! disait Golo en retombant sur le traversin.
Dès qu’il commençait à s’assoupir, c’étaient sur le toit, au-dessus de lui, des grattements secs, des batteries de pattes sur les tuiles : les pigeons, matineux, avec des roucoulements de bataille, regardaient venir le soleil qui rougissait déjà le haut des cheminées de ses rayons obliques, et bientôt les moineaux piaillaient à leur tour, furieusement. Et, moineaux et pigeons envolés, c’étaient les poules, en bas, verrouillées dans le poulailler qui caquetaient toutes à la fois, impatientes de sortir.
— Ces sales bêtes ne me laisseront donc pas la paix !