Et pieds nus, trébuchant aux marches, il descendait lâcher toute cette volaille.

Or, le soleil montait déjà : plus la peine de se recoucher. Que faire ?

Habillé, il allait machinalement jusqu’à l’atelier, où le travail depuis quelque temps ne pressait guère, il tournait et retournait un ciseau, mastiquait une planche du bout du pouce ; mais le moindre détail le rebutait aussitôt, et laissant l’ouvrage en plan, il roulait une cigarette : décidément, il ne travaillerait pas encore ce jour-là. Il partait, gagnait les champs en se glissant derrière les maisons. Et sa marche, d’abord prompte, bientôt s’alentissait ; il s’engageait dans les étroits sentiers qui serpentent, invisibles, au milieu des moissons jaunes. Puis, quand il était hors de vue, tout à coup, il trouait la muraille des récoltes, se jetant au hasard, à plein corps, dans ces ondes d’épis qui bruissaient en s’écartant devant lui et, brusquement, parmi le seigle, le blé ou l’avoine, il s’abattait comme une bête malade, comme un mouton pris du « sang de rate ». Des menaces du garde-champêtre, des colères des cultivateurs, il s’en souciait peu. Cependant il choisissait ses gîtes. Pas de danger qu’il allât s’étaler autour des fermes dans ces bauges déjà tassées par d’autres : elles lui eussent conté les brèves amours d’été aux heures du goûter et des repas, et ces images, Golo les redoutait, les évitait. Il fuyait les places chauves, les poussées débiles : deux doigts de ciel au-dessus de la tête et, autour du corps, le bercement des belles récoltes, voilà ce qu’il aimait. L’endroit trouvé, il restait là, invisible à deux pas, aplati, contemplant tout près l’égrènement d’une famille de mulots, tressaillant à la surprise d’une nichée de perdreaux, guettant la montée d’une taupinière ; puis il considérait la forêt des épis, se prenait de curiosité pour les routes minces qui s’enfonçaient à l’ombre des tiges, vers des lointains si proches, et où sans cesse cheminaient, travaillaient, se battaient des insectes dont il ne connaissait pas les noms : toute une vie réduite en des paysages mystérieux et minuscules, qui le distrayait, occupait ses rêves.

Et le blé ou le seigle ou l’avoine montaient en l’air, et leur maturité s’égayait des coquelicots, vite fripés, des bleuets tendres comme des yeux, des pieds-d’alouettes semblables à de sveltes mouches, du compagnon blanc, du miroir de Vénus, de la nielle, de la scabieuse enfin, la fleur des veuves.

Couché sur le dos, Golo s’étirait, projetait violemment ses bras en croix comme pour écarter au loin, bien loin, les êtres mauvais et taquins, les malfaisants souvenirs. La bouche ouverte, prête au bâillement, il regardait, entre les cils, les nuages blancs qui passaient comme des fumées, aussi frêles que des écheveaux de fils de la Vierge.

Bientôt une équipe de moissonneurs survenait ; on entendait le marteau battre les faux, les pierres à repasser qui retombaient dans les « gommiers » ; des voix approchaient, il fallait décamper.

Golo ne pouvait songer à se réfugier dans les bois : il savait que, sous l’emmêlement des cépées jeunes, des ronces et des clématites, il fallait subir les démangeaisons des araignées que l’on écrase sur la joue, les piqûres des moustiques, les morsures des fourmis.

Dans la prairie, on serait mieux, au bord de la Marne : les vaches y avaient l’air si heureuses !… Il s’en approchait. Elles le regardaient venir, s’éventant de leurs queues et détournant des têtes de blondes imbéciles ou de brunes malveillantes. Beaucoup portaient au coin de leurs grands yeux vides des plaques de mouches ; quelques-unes joutaient entre elles de la corne, insouciantes.

La rivière était là. L’eau tremblait fraîche, entre les saulaies mouvantes ; sur les pentes de la berge les iris s’érigeaient en trophées, l’origan sauvage aux fleurs d’un violet rose embaumait l’air, la tanaisie enfin, comme un soleil jaune au milieu de fines dentelles vertes, répandait une griserie d’éther ou d’absinthe.

Plus volontiers, Golo s’allongeait à l’ombre et là, accoudé, la tête seule dépassant le talus en muraille, il regardait. Sous lui, une anse s’arrondissait, obstruée de souches vaseuses ; roulés par les dernières crues, des paquets d’herbe restaient accrochés à des branchages, y séchaient, pareils à de vieux nids. Des racines plongeaient et se brisaient dans l’eau, — une eau très verte, très claire, immobile, — et, au delà, la grande rivière étincelait de soleil, avec des flammes qui dansaient sur les courants.