Ébloui, Golo reposait ses yeux à épier les poissons qui manœuvraient là, tout près de lui, sans méfiance. Il se rasait davantage, retenant son souffle, curieux de les voir. C’étaient, à fleur d’eau, le museau courbe prêt à saisir un moucheron ou une graine, les chevesnes, pirates à nageoires rouges, en arrêt ; l’insecte imprudent frôlait l’onde, la graine mûre tombait de l’arbre : d’un brusque élan, la gueule crevait la vitre, la mâchoire se refermait, Golo en percevait le happement, et déjà, le coup fait ou manqué, le poisson avait disparu.

Plus loin, dans un remous, les ablettes apparaissaient en troupes, des vertes et des bleues. Avec un frétillement continu de leur dos sombre, elles faisaient tête au courant sans avancer. L’une d’elles, parfois, se détachant des autres, se lançait dans une poursuite aussitôt abandonnée : un éclair d’argent, et elle avait repris sa place dans la file.

Le fond de la rivière s’animait aussi : goulus, ventrus, moustachus, les barbeaux, comme un troupeau de porcs noirs, fouillaient l’ordure de l’eau, laissant derrière eux un sillon blanchâtre, parmi le sable déplacé. La bande a plongé au fond d’un trou, sous la berge, puis plus rien. Un moment s’écoule, et tout à coup une oscillation dans les profondeurs, puis une ombre qui glisse, une apparition qui se précise en montant vers la lumière. Une gueule démesurée et plate, un dos carré et glauque, brusquement coupé près de la queue, c’est le brochet. Il s’est arrêté tout d’une pièce et il reste là, dans une raideur féroce, tendu comme un ressort. Un imperceptible geste de Golo, et le ressort s’est détendu, un long trait a filé loin du bord, plus rien !

D’autres existences se jouaient à la surface, plus délicates, plus légères. Les araignées d’eau voyageaient à secousses régulières le long des nénuphars aux larges feuilles étalées, où, près d’une fleur aux pétales blancs, une grenouille sommeillait, aplatie. Sous les branches des saules, des libellules bleu pâle ou vert tendre voletaient avec des vibrations métalliques, des « demoiselles » qui n’ont rien que des yeux et des ailes, des yeux d’émeraude, des ailes de tulle. Avec leur vol hésitant, enivré, les papillons blancs se poursuivaient au-dessus des consoudes et des centaurées. L’eau verte semblait les attirer comme une autre prairie, et ils se balançaient au-dessus, si près qu’ils semblaient y boire et que leurs reflets et leurs êtres finissaient par se confondre.

Les heures passent et le soleil tourne, déplaçant l’ombre des peupliers sur le pré. La chaleur augmente ; dans l’air accablant, un grincement de poulies, un claquement de fouet : la tête caparaçonnée de bleu, deux percherons apparaissent au tournant de la berge et, derrière, la proue massive du chaland. Le lourd bateau s’avance : au milieu, la cabine, comme une maison, peinte de couleurs claires, avec ses persiennes ouvertes laissant voir la symétrie des rideaux blancs, ses pots de géraniums, son chien jappant, et la ménagère assise épluchant une salade. La vision, comme une image passagère de bonheur, s’en allait lentement, et Golo la suivait longtemps du regard, perdu dans le rêve douloureux d’une autre existence.

Mais tout à coup, le fil d’une ligne tombe devant lui ; Golo se retourne et reconnaît un vieux pêcheur de Fromentières qui n’avait pas son pareil pour soulever le barbeau. Et, à mi-voix l’inévitable question : — « Ça mord-il ? » suivie de réponses prévues : — « Non, point en tout, le vent n’est pas bien placé, et puis l’eau est trop chaude ; le poisson mordaille, pas moyen de le ferrer. Bien sûr ils sont muselés, ces bougres-là !… » Et l’ancien s’éloigne, comme il est arrivé, sans qu’on l’entende.

Maintenant ce sont des gens qui viennent botteler les peupliers : impossible d’être un peu tranquille… Golo repartait alors, musant au hasard, tuant le temps jusqu’à l’heure de la soupe. Le lendemain la même vie recommençait, la même fainéantise promenée dans tous les coins et recoins du pays.

La moisson finissait, et aux murs des fermes, sous le cadran solaire, à côté du rosier blanc, séchaient les « mais » enrubannés. Les moyettes dans les champs, alignées à perte de vue, en long, en large, évoquaient les tentes d’un immense campement. Dans la plaine mangée de soleil, il ne restait d’autre verdure que les carrés de betteraves et de regains, les files de peupliers au bord des routes, les bouquets de saules qui ombragent les mares, et, de loin en loin, les quatre ormeaux traditionnels encadrant une croix de Mission. On commençait à conduire les moutons dans les éteules, où déjà se plantaient les barrières des parcs, autour de la cabane bleue du berger.

Golo continuait à vaguer dans la plaine élargie fuyant la compagnie des habitants du pays, charretiers ou moissonneurs, de plus en plus absorbé par ses idées.

— En voilà un, disaient les gens, quand ils le rencontraient assis au bord de quelque fossé, la tête dans les mains, cuvant sa tristesse, en voilà un auquel le cœur fait mal à la tête.