Ses amis maintenant, ceux avec qui il causait, quand les orages de la saison les réunissaient sous les mêmes abris, dans le vieux moulin de Salzarde, dans la ferme abandonnée du clos Barreau, c’étaient les trimardeurs, les propres à rien, ceux qui errent sur les grandes routes, vêtus de costumes insolites, usant des loques militaires. Indifférent, Golo supportait sans dégoût le contact de ces méprisés. D’ailleurs, il finissait par vivre à leur manière, emportant son manger dans sa poche, vagabondant du matin au soir, souvent même, par les nuits encore chaudes, du soir au matin.

Il trouvait de la douceur à ces traîneries où il n’avait plus que la société des ombres. Son chagrin s’en trouvait allégé, prenait l’inconsistance des choses environnantes. Il descendait la rue déserte où s’enfonçaient, à droite et à gauche, des cours pleines d’obscurité. Çà et là, projetant sa lueur sur le chemin, une fenêtre demeurait éclairée où s’ébauchait le geste professionnel du bourrelier, du « poisseux », où se penchait la figure de la couturière actionnant sa machine. Parfois, au pied de l’échelle qui monte à un grenier, un chien, le nez en l’air, assiégeait patiemment quelque chat réfugié sur le dernier échelon. Au bout du village, encore un bruit ; la musique grêle d’un accordéon sortant d’une maison isolée, où campaient les Belges venus pour la moisson.

Plus loin, dans quelque hameau, en plein mystère de la nuit, c’était le long d’un mur, un couple qui détalait surpris, une escalade par-dessus la haie d’un jardin, ou la promenade silencieuse de deux amoureux qui se tenaient par la taille, s’embrassaient. Golo poursuivait, sans même la curiosité de reconnaître les coupables ; il hâtait le pas seulement, fuyant ces images un peu troublantes pour sa chair sevrée de plaisirs.

Toute habitation avait disparu, c’était la solitude.

Près de lui, des deux côtés de la route ou du sentier, il devinait des choses indistinctes, des champs d’avoine semblables à des brouillards étalés à terre, des meules qui s’arrondissaient pareilles à des huttes de bûcherons. Deux étoiles rouges, tout à coup, au ras du sol, deux étoiles qui marchaient : les lanternes d’une carriole attardée ; elles semblaient très loin encore, quand, dans un bruit de ferrailles secouées, l’attelage passait au trot, laissant tout juste à Golo le temps de se ranger sur le talus que mouillait la rosée.

Dans le silence des heures, les bruits même se dénaturaient, amplifiés ou atténués : à peine perceptible le jour, la voix du barrage emplissait la vallée d’un grondement continu ; insensiblement croissait et décroissait le roulement des trains en marche, des trains empressés dont on n’apercevait même pas la lueur. Et la vaste tranquillité après leur passage n’était plus coupée que par un aboiement lointain.

Une nuit, le menuisier faisait une rencontre inquiétante : au ru de la Couarde, devant un feu de branches mortes, une créature décoiffée, à moitié nue, qui se chauffait, une folle. Tout de suite elle s’offrait à Golo, chantait pour l’attirer des airs du pays, avec une voix de cristal très pure, entrecoupée de rires convulsifs, de hurlements sauvages. Golo l’écoutait un moment, et quand il s’éloigna, très troublé, le fantôme subitement en colère, courut après lui, avec des insultes, et le poursuivit de mottes de terre.

Cette vie de hasard, le menuisier la traîna jusqu’à la mi-septembre ; subitement alors le temps changea et les pluies arrivèrent. Une fois, surpris en plaine par une ondée intarissable et froide, transi jusqu’aux os, il revenait à l’aube au moment où le père Farcette, ses bretelles rouges sur sa chemise de flanelle, ouvrait la porte du Puits 120.

Il entra, voulant boire quelque chose de raide, histoire de se réchauffer. Carrouge arriva bientôt, et après lui plusieurs habitués du matin, en blouse bleue et la barbe sale. Et tout de suite, sans un mot, les tournées d’eau-de-vie blanche commencèrent dans le petit jour de la salle aux volets encore clos, où pendant la nuit s’était refroidie l’odeur des litres et des culots de pipes.

Un bien-être venait à Golo de la rude chaleur de l’alcool et aussi de la société de tous les camarades qu’il n’avait pas vus depuis longtemps. Il y avait là des têtes qui le réjouissaient, celle de Carrouge surtout. Les autres partirent, sous prétexte qu’il fallait se mettre à l’ouvrage ; ils demeuraient seuls, le menuisier interdit un peu et craignant les questions, l’autre, au contraire, loquace et voulant savoir la cause d’une absence aussi longue. A un mouvement de Golo pour se lever, Carrouge l’avait saisi par la boucle de son pantalon, l’avait contraint à se rasseoir sur le banc :