Mme Avalard était malade et ce fut le mari, figure ronchonnante et bilieuse de débitant mal dans ses affaires, qui servit les canettes sous un sapin où pourrissaient, épaves d’anciennes fêtes, de vieilles lanternes vénitiennes.

Un peu déçu, car, en vérité, l’endroit n’était pas aussi charmant que Carrouge l’avait affirmé, Golo se mit à faire rouler les boules, sans nul succès. Il n’y avait plus la main, et sa maladresse s’aggravait encore de la présence, agaçante à la longue, d’un couple parisien, ahuri par le désœuvrement de sa villégiature.

Pourtant, on tua ainsi deux heures en allées et venues, rebutantes, que n’égayait aucun coup bien envoyé, car la bière, qui n’était pas du tout fameuse, les faisait viser de plus en plus mal.

Ils partirent enfin. Carrouge, fouetté par le grand air, avait entonné un chant patriotique, avec une voix courte et de grands gestes. Golo appuyait mollement au refrain. La chanson se prolongea tant qu’ils furent dans les rues de Fromentières, que bordent des maisons bourgeoises, de petites maisons très propres, égayées de glycines. Mais une fois dans la campagne, comme si ce n’était plus la peine de s’égosiller pour les arbres, Carrouge s’arrêta brusquement, sans même finir le couplet.

Autour d’eux, tout était très calme : à droite, la Marne silencieuse, à gauche, de grands espaces verts, piqués de lilas tendre, par les colchiques d’automne, les « veillottes » aux calices raides, qui sortent des prés quand jaunissent les feuilles. Au delà, s’étendaient les cultures : des betteraves et des pommes de terre que l’on arrachait. Malgré le soir qui venait on distinguait les sacs alignés, debout en des attitudes gauches ; enlisés, dans les terres molles, des tombereaux chargés à pleins bords se traînaient lourdement vers la fabrique de sucre. Des perdreaux rappelaient.

Était-ce la bière de l’après-midi ajoutée au vin blanc du matin, l’attendrissement de l’heure ou l’amitié retrouvée de Carrouge ? toujours est-il que Golo ressentait maintenant la nécessité de parler, de se confier à quelqu’un, de vider enfin son cœur. Carrouge, après tout, était son meilleur ami, et depuis tant d’années ! Bien sûr, ils n’avaient pas absolument les mêmes idées dans la vie, mais ils s’aimaient bien quand même. Et Golo, au fond, avait toujours eu une sorte d’admiration pour cet animal-là, sans cesse d’attaque, qui connaissait les femmes et savait la manière de s’y prendre avec elles. Oui, Carrouge, était homme à donner un bon conseil, mais le difficile, c’était de le mettre sur la voie.

Et Golo hésitait, cherchant un joint pour amener la conversation sur Cendrine. Par prudence, il feignit de plaisanter, en rappelant au camarade ses bonnes amies d’autrefois. Il ne voyait donc plus Marthe Noizet, qu’il n’en disait plus rien ? Et Catherine Merlin, c’était donc fini aussi ?

Mais Carrouge se moquait bien des femelles, ce jour-là. Marthe Noizet ou Catherine Merlin, il ne savait plus. Avec ça que, finalement, ce n’était pas toutes les mêmes !

Il continuait d’avancer d’une marche de braconnier, le col de sa veste relevé, à cause du brouillard qui s’élevait très blanc, au ras de la prairie, s’arrêtant seulement, de temps à autre, pour rallumer sa pipe, une courte pipe de bruyère, toute noire, et qui ne quittait pas le coin de ses lèvres.

Golo ne se décourageait pas et, brusquement, d’un ton qu’il voulait rendre indifférent :