Golo acceptait d’un mot la proposition, ne voulant pas faire de la peine à Carrouge qui l’avait écouté tout à l’heure et à qui il avait encore quelque chose à confier. Car, maintenant, il regrettait ses dernières paroles. Pourquoi dire du mal de Cendrine, puisqu’il l’aimait toujours ?

Déjà, ils touchaient à Villebard ; le chemin finissait en ruelle entre des murs de jardins, des murs de pierres plates, maçonnés de terre rouge, chaperonnés d’iris et d’orpins. Il fallait se quitter, et Golo, mal soulagé de son chagrin toujours pesant, malgré ses confidences, s’exaltait subitement :

— Tout ça, mon pauvre Carrouge, c’est bon à dire, mais vois-tu, quand on a cela dans le sang, il n’y a rien à faire. Tu ne le raconteras pas, mais cette Cendrine, rosse ou pas rosse, je ne peux pas me faire à l’idée qu’elle ne sera jamais à moi. Pourquoi celle-là plutôt qu’une autre, je n’en sais rien ; mais il m’est impossible de vivre sans la voir, et, quand je la vois, je suis encore plus malheureux. Tiens, il y a des moments où j’ai envie de lui sauter dessus et de la tuer pour qu’un autre ne l’ait plus ! Il me la faut, je te dis, il me la faut, de gré ou de force. Et si je ne l’ai pas, je suis un homme perdu, à moins que je m’en aille au tonnerre de Dieu, et bientôt encore, car sinon, ma parole, il y aura un malheur !

Il avait dit cela tout d’une haleine, hors de lui, comme poussé par une force étrangère, et maintenant, il restait haletant, les yeux fixés sur son ami, attendant une réponse.

La réponse n’arrivait pas vite. Les menaces du menuisier, l’idée qu’il pourrait commettre le malheur dont il parlait, décidément tout cela, ce n’était pas des choses à faire, tout cela dépassait les idées de Carrouge sur la vie. Et pourtant, devant cette rage soudaine, devant ce Golo inconnu aux yeux étincelants dans les derniers rais du soleil mourant, il n’osait plus plaisanter. Il sentait cependant qu’il fallait répondre quelque chose, émettre un son ; il chercha encore et ne put trouver que ceci :

— Ma garce de pipe qui est encore bouchée !

IX

Golo l’avait promis, et, sans avoir grande envie ni grand espoir de s’amuser à cette Saint-Firmin où Carrouge l’obligeait à rendre le gâteau avec lui, il prit le chemin de l’église, quand la cloche sonna le dernier coup de la messe.

Des paysans stationnaient déjà dans l’ancien cimetière, devant le vieil édifice dont le clocher d’ardoises chatoyait sous le jaune soleil d’automne. Un peu allumés déjà par les « gouttes » d’eau-de-vie blanche, ils attendaient l’office, le seul qu’ils entendissent de l’année. Quelques-uns parlaient bien de la vendange qui ne s’annonçait vraiment pas mal, mais la plupart regardaient les femmes ou les filles qui arrivaient, coquettes et sérieuses, en des tenues de circonstance. Il y avait des appels à mi-voix, des remarques égrillardes ou malignes qu’arrêta un bruit grêle de sonnette venu du fond de l’église à travers les vitraux disjoints.

Toutes les mains se plongeaient à la fois dans le bénitier et l’on se poussait pour prendre les meilleures places. Celle de Golo était marquée, au beau milieu du chœur, devant l’harmonium, avec les jeunes gens qui rendaient le gâteau. Il s’y installait, lui quatrième, non sans un sentiment de fierté, et il regardait l’église, superbe ce jour-là.