Des guirlandes de papier bleu vif ou rose tendre, comme des chaînes légères, reliaient les piliers de la nef et festonnaient les autels de la Vierge et de saint Nicolas qu’encombraient des arbustes en pots et des plantes exotiques prêtées par les serres du château. Mais le maître-autel surtout disparaissait sous un amoncellement de fleurs artificielles où éclataient des lys énormes, plus grands que nature, dardant, du fond de leurs blancheurs, des pistils d’or et d’argent, pareils à des flammes. Le long des murs, devant chaque statue de pierre peinte, un cierge brûlait avec une longue lumière jaune, et saint Vincent, le patron des vignerons, tenait à la main une grappe de raisin noir, véritable.

Mais toutes ces splendeurs n’enlevaient pas à Golo quelque complaisance vis-à-vis de sa propre personne. Il portait pour la circonstance un habillement en drap gris tourterelle, presque neuf. Il l’avait acheté à Mécringes, quelques jours après son arrivée, et il l’oubliait dans l’armoire depuis que la déroute de son existence le rendait indifférent à la toilette. Il s’était fait couper les cheveux et raser de frais : sur sa poitrine, à gauche, la médaille du Tonkin étalait son ruban jaune et vert et, sans ses yeux creusés par les insomnies, il eût paru tout à fait gaillard. Malheureusement, à part le curé et les enfants de chœur, il n’y avait personne pour l’admirer, puisque les quatre porteurs tournaient le dos aux assistants. Au milieu d’eux, les brioches s’étageaient en pyramide sur une civière recouverte de serviettes piquées de bouquets et, par moments, une bonne odeur de pâtisserie rustique se mêlait à l’arome entêtant de l’encens.

L’office n’avançait pas : les chantres de Villebard renforcés au lutrin par leurs collègues des paroisses voisines soutenaient longuement la note à gorge déployée en ralentissant encore le rythme du plain-chant. L’harmonium geignait de toutes ses voix, le grand jeu lâché sans réserve, et M. le curé lui-même, devant cette assistance inaccoutumée, devant cette foule de paroissiens se pressant dans le saint lieu déserté d’habitude, enflait sa voix dans les Kyrie et prolongeait les Dominus vobiscum, démesurément.

On le vit enfin traverser le chœur et la nef pour gagner la chaire ; son pas lourd résonna sur les marches de bois de l’escalier tournant et, sous le dôme où plane, les ailes ouvertes et le bec rose, la colombe symbolique, sa face apparut souriante et congestionnée.

Les gardiens du gâteau retournèrent leurs chaises vers les assistants pendant que s’élevait une discrète rumeur, et, beaucoup s’étant mouchés avec force, le sermon commença.

Le curé remercia d’abord les fidèles accourus en masse pour rendre hommage aux vertus et aux bienfaits de saint Firmin, évêque et martyr, patron de la paroisse. Et ce fut, mot pour mot, phrase pour phrase, le panégyrique annuel. Golo le connaissait par cœur pour l’avoir entendu débiter maintes fois dans son enfance, il prévoyait les périodes et attendait les gestes. D’ailleurs, il se souciait peu que saint Firmin fût né à Pampelune, en Espagne, et qu’il eût été catéchisé dans les vallées pyrénéennes par l’archevêque de Toulouse, saint Saturnin lui-même : il venait de découvrir Cendrine, assise au premier rang, à gauche, près de son mari. Un trouble lui venait, où sombraient ses prétentions de tout à l’heure : elle aussi s’était faite belle, malgré son deuil. Dans sa robe de mérinos noir, un peu échancrée du corsage, à la parisienne, elle avait une allure de fête, et sa figure, ouverte et insouciante, semblait heureuse. Elle avait aperçu Golo, à coup sûr, mais elle ne le regardait pas ; et jamais son indifférence n’était apparue aussi manifeste au jeune homme, jamais il n’avait senti aussi cruellement le peu qu’il était pour elle, alors qu’elle était tout pour lui. Les moindres traits de son visage, les plus menus détails de sa toilette, le captivaient. Et, les yeux noyés dans une extase imbécile, les mains sur les cuisses, il demeurait pétrifié, contemplant les frisettes des cheveux sur le front, le chapeau qui la faisait ressembler à une dame, et les boucles d’oreilles que le jour de la rosace rendait lumineuses.

Cependant M. le curé poursuivait l’éloge du patron de Villebard : saint Firmin était maintenant évêque d’Amiens, il convertissait au catholicisme des peuples sans nombre, prononçait dans les champs des homélies simples et tendres jusqu’au jour où le juge Valère Sébastien faisait tomber sa belle tête blanche. C’était en l’an du Seigneur 287.

Saint Firmin mort, le sermon allait finir et aussi la messe. A la sortie, Golo pourrait frôler Cendrine ; l’après-midi encore, il la reverrait aux vêpres, à la procession, puis sur la place, devant la marchande de pains d’épices. Il lui parlerait. Le charron ne devait plus être fâché, puisqu’il était réconcilié avec son beau-père. Il ne devait pas être jaloux et, d’ailleurs, pourquoi l’eût-il été ? On se connaissait, on pouvait bien causer ensemble ; et déjà Golo se promettait de renouer avec le ménage, de se faire leur ami.

Mais le curé ne se pressait pas de descendre, ajoutant cette fois au sermon ancien une conclusion nouvelle. Saint Firmin était mort, mais voilà que, six siècles après, saint Sauve s’avisait de retrouver ses reliques et les transférait en grande pompe de l’abbaye de Saint-Acheul dans la ville d’Amiens. Or, miracle très édifiant et admirable à voir, pendant toute la durée de la cérémonie qui se fit en plein cœur de janvier, partout, sur les pas du cortège, l’hiver se changea subitement en un printemps agréable, les arbres se couvrirent de fleurs, les prés reverdirent et les oiseaux firent entendre leur plus doux ramage.

« Heureuse, concluait le desservant, bien heureuse, l’église rurale, placée sous l’invocation d’un saint qui disposait à son gré des éléments et des saisons ! Et qui sait si, à l’occasion, les paroissiens montrant plus de générosité, plus de ferveur, la véritable relique, un fémur presque entier, ne préserverait pas des fléaux du ciel les champs et les jardins de Villebard !… »