Sur cette péroraison du genre insinuant, M. le curé quittait la chaire. Revenu à l’autel, il bénit le gâteau porté sur les épaules des jeunes gens ; puis on s’en fut à l’offrande, et chacun baisa la patène. La messe dès lors se précipita, et, après un Domine salvam fac rempublicam, que les mauvaises têtes comme Carrouge braillèrent vigoureusement, — histoire de faire « endêver » le prêtre, suspect de malveillance pour le gouvernement, — on sortit enfin en se précipitant par la porte en ogive, trop étroite pour tout ce monde, et qu’obstruait encore la curiosité des gens tassés sur le seuil. Golo se hâtait, mais entre Cendrine et lui s’interposa en rangs serrés la compacte tribu des Belges, tous vêtus de blouses pareilles, et, quand il fut dehors, il était trop tard : Cendrine était loin, il ne la reverrait pas avant les vêpres.

Allons ! il ne lui restait plus qu’à se consoler en faisant avec les camarades un copieux déjeuner largement arrosé de vin blanc, en « redisant la messe », suivant l’expression de Carrouge. Et, la soupe avalée, les plats torchés, les bouteilles vides, on sortait en troupe pour aller offrir le gâteau dans les grosses fermes, chez les richards du pays.

Les gens étaient encore à table, on trinquait avec eux sans s’asseoir, on portait leurs santés, et le maître répondait par une pièce blanche, quarante sous, cent sous quelquefois. Puis, la tournée finie, on partageait l’argent : on le boirait le soir.

Pourtant, quand les vêpres sonnèrent, toute la commune avait déjà son compte, ceux du gâteau comme ceux qui avaient déjeuné en famille, et cela se reconnut dès le début de l’office à la façon dont on menait les cantiques et les psaumes. Les chantres expédiaient les versets, gaillardement, à tue-tête, et le curé lui-même, débordant de sa stalle, la face enluminée, accélérait le mouvement des antiennes. On attendait la procession, la sortie de la châsse. Qui la porterait ? Un honneur très prisé autrefois, mais singulièrement dédaigné aujourd’hui ! au point que, l’année précédente, des vieux, contre l’usage, avaient dû se dévouer et promener le fémur sacré.

Cette fois, Carrouge et ses amis s’étaient entendus pour passer la corvée au menuisier, et, innocemment, M. le curé s’associa au complot. Croyant faire plaisir à Golo, il l’invita à se mettre au brancard, et Golo accepta sans se faire autrement prier. Au fond, il n’était pas fâché d’attirer ainsi les regards en figurant au premier rang, à côté du prêtre, dans cette cérémonie solennelle : Cendrine serait bien forcée de le regarder. Néanmoins il ne laissait pas voir son contentement, feignait d’y aller par obéissance et politesse, souriant d’un air détaché.

Par contre le choix de son compagnon de brancard ne le flattait que médiocrement. C’était le nommé Mignot, un grand dadais qui, malgré ses trente-cinq ans, ne quittait guère les jupes de sa mère. Même on racontait qu’elle le faisait coucher dans sa chambre afin qu’il n’eût pas peur la nuit. Il était riche, d’ailleurs, et cossu dans ses habillements, et Golo se consolait un peu à l’idée qu’on avait pris cet imbécile pour ses écus, tandis qu’en lui, Golo, on avait voulu honorer la bravoure de l’armée française.

Cependant la procession sortait de l’église. Les petites filles s’avançaient d’abord, en robes blanches et les cheveux frisés, quelques-unes, les plus sages, portant inclinées les oriflammes de la Sainte Enfance. Leurs aînées suivaient, chantant des cantiques ; quatre d’entre elles, les bras rouges sous la mousseline transparente, tenaient les cordons de la bannière portée par une rousse à la face pâle, qui, disait-on, voulait se faire religieuse. C’était une bannière ancienne en soie blanche, lamée d’argent. Au centre se voyait une Vierge en relief, brochée de couleurs tendres, dont la tête peinte se levait vers trois nuages mauves, tandis que de ses mains sortaient des rayons vermeils. Venaient ensuite les gamins de l’école, les cheveux en broussaille, l’œil en dessous et les bras croisés. Puis c’était la châsse, imbriquée d’or et percée de lucarnes ; dans l’intérieur, tout rouge, brillait le cristal du reliquaire où l’on devinait un fragment d’os. Et la boîte sacrée tanguait entre ses deux porteurs, de taille et d’allure différentes, Mignot, qui marchait le second, étant incapable de se mettre au pas de Golo. Derrière elle, les chantres, barbus et moustachus, chantaient à livres ouverts, et, sous leurs surplis blancs très empesés, dépassaient des pantalons jaunes ou bruns ; les enfants de chœur balançaient des encensoirs éteints, précédaient le curé paré de la chasuble des grandes fêtes, et le cortège était fermé par les paroissiens, marchant sans ordre, avec un piétinement de troupeau.

Ils allaient, descendant la côte entre les acacias aux cimes jaunissantes ; la rivière, au loin, apparaissait en coulées lumineuses, et au delà s’étendait la plaine grise et endormie sous les sonneries de vêpres lointaines. Dans la vallée, des clochers se profilaient, noyés parmi les vapeurs automnales.

La procession atteignait le cimetière neuf, faisait le tour de la croix qui le domine, et rentrait à l’église dans une volée de cloches sans que Golo eût pu découvrir Cendrine.

La châsse réinstallée à sa place habituelle, au-dessus du maître-autel, le curé donnait la bénédiction du Saint-Sacrement, les enfants du catéchisme chantaient un dernier cantique, et la cérémonie était terminée.