On ne jouait plus alors, on blaguait. C’était le triomphe de Chandelle. Il chambolait autour des tables, la bouche tordue, l’œil à moitié désorbité, inventant des histoires drôles, ridiculisant tour à tour chaque consommateur. Pour le compléter, ses voisins ne cessaient de remplir son verre, et, quand il avait bu, ivre absolument :
— Prends garde, mon Chandelle, lui disait-on, si tu continues, tu vas te saouler !…
Il protestait et, très exalté, reprenait ses railleries, jusqu’au moment où l’un des habitués, moins patient, parlait de lui casser les reins. Ils s’insultaient, brandissaient des chaises. Mais Farcette s’interposait, les obligeait à faire la paix. On buvait à leur réconciliation, et c’étaient de nouvelles tournées de canettes et de « chasse-bière. »
La soirée finissait dans un abrutissement silencieux, les voix cassées, les pipes éteintes. Et Chandelle, vissé à sa chaise, les mains dans ses poches, ouvrait la bouche de temps en temps, comme un poisson hors de l’eau, incapable d’articuler autre chose qu’un « Ouais ! Ouais ! », un acquiescement à des paroles qui n’avaient pas été dites.
Vers minuit enfin, Farcette réclamait son argent. Tous se réveillaient, et c’était un effort pour établir le compte des parties gagnées, des tournées offertes, un travail pour aligner sur le comptoir les gros sous tirés des bourses en cuir.
Le menuisier, lui, payait généreusement, sans discuter, s’attribuait avec désinvolture les canettes et les rhums en litige. L’argent ne l’inquiétait guère : comme il ne touchait plus sa paie chez Hénocque, il s’était décidé à vendre un morceau de l’héritage de la tante, de la bonne terre qu’il avait cédée, pour un assez gros prix, au cultivateur de Montcouvert. Personne, d’ailleurs, ne s’amusait autant que lui chez Farcette : il y chantait beaucoup, parlait peu et buvait ferme. Cette fois, le bon remède était trouvé. Il n’avait qu’à se laisser vivre ainsi quelque temps encore, et sûrement il guérirait.
Et il sortait, le dernier de tous, gris comme les camarades, mais d’une bonne ivresse toujours souriante, toujours cordiale.
XI
Un matin qu’il était par hasard resté à l’atelier, Golo vit arriver Jeulin, dit Chandelle, gris plus tôt que de coutume, et qui tout de suite, dans un flot de paroles, annonça une nouvelle : sa sœur « la Titite », se mariait… Oui, ça venait de se décider comme ça, subitement ; il y avait longtemps qu’on en parlait, mais cette fois la chose y était : les bans seraient publiés le dimanche.
Le prétendu était un jeune homme de la Ferté-sous-Jouarre, le fils Le Beigne, qui étudiait pour être huissier et avait promesse de succéder à son patron. Chandelle tirait, d’ailleurs, quelque orgueil de cette alliance.