— Mon vieux, tu sais, si les gens qui te doivent de l’argent ne lâchent pas la monnaie, tu n’auras qu’à le dire, on les fera marcher. Bien entendu, tu es de la noce ; ça ne traînera pas, c’est dans trois semaines ; paraît qu’ils sont pressés.

Fidèle à la civilité en usage, Golo refusait vaguement, un peu attristé, malgré tout. Elle était bien gentille, la Titite, et il avait eu des idées sur elle, au temps où les Rutel le poussaient à se marier pour se consoler de Cendrine. En réalité, c’était la seule du pays qui lui aurait réellement convenu, et voilà maintenant qu’elle était placée, elle aussi ; il eût mieux fait peut-être d’écouter les conseils des vieux. Qui sait si maintenant il n’aurait pas oublié l’autre !

Au hasard, il donnait des prétextes : il n’avait pas d’habits, il ne connaîtrait personne à la noce.

— Laisse donc, reprenait Chandelle, tu viendras comme tu es : pas besoin de faire du chic avec les amis… Et puis, au contraire, tu connaîtras tout le monde : il n’y aura presque que des gens de Villebard. Allons ! c’est entendu.

Et il partait, laissant Golo affirmer qu’il ne fallait pas compter sur lui.

Mais, le lendemain, la Titite elle-même et son futur, en tournée d’invitations, passèrent au Chep, insistèrent à leur tour. Sans accepter formellement, le menuisier fit une résistance moins vive ; et même, flatté de la démarche, il emprunta une bouteille au père Hénocque, et, par un raffinement, il les emmena chez lui, dans la maison un peu délabrée de la tante Louvet, où l’on trinqua à la santé de chacun.

Le lendemain, il pensa à son costume : on avait beau être devenu un loupeur, un traînard de grandes routes, un propre-à-rien, quand des gens convenables vous faisaient une politesse, il fallait se montrer à la hauteur. D’abord, il songea à Droitecourt, un tailleur de Mécringes, un artisan de confiance qui habillait la jeunesse de Villebard ; mais des affiches placardées sur la maison commune le tentèrent. Des magasins de Château-Thierry, Aux Classes laborieuses et Au Progrès moderne, y étaient figurés magnifiques, à l’angle de rues interminables qu’ils bordaient jusque dans les lointains de la perspective. Une fois dans la ville, il hésita à les reconnaître : c’étaient des magasins comme tous les autres, et dont l’étalage n’offrait rien de particulier, sinon peut-être, de chaque côté de la porte d’entrée, deux mannequins surmontés de têtes souriantes et rougeaudes, aux favoris de garçon de café et revêtus de complets de cérémonie dont le prix s’étalait en chiffres majuscules. Le choix n’y était pas immense, contrairement à ce qu’affirmaient les affiches, si bien que Golo, désillusionné, finit par trouver que sa redingote et son pantalon noirs seraient bons cette fois encore.

Il acheta seulement des gants violets et un chapeau : car, décidément, le sien, auquel il était survenu des malheurs, n’était plus mettable. Et, comme il revenait à la gare, un dernier objet le tenta : une cravate plastron à raies jaunes et noires où éclatait une épingle en simili-or représentant un vélocipède.

Le jour de la noce venu, à neuf heures et demie, à l’heure dite, il arrivait chez les Jeulin, où l’on devait se réunir pour aller à la mairie et, de là, à l’église.

Dans la cuisine, quelques hommes, des parents du marié sans doute, des invités célibataires ou veufs étaient seuls exacts au rendez-vous. Sans grands discours, ils mangeaient un morceau sur le pouce, en buvant le vin blanc dans des petits verres de campagne taillés jusqu’aux bords et qu’ils vidaient d’un seul coup.