Les autres, ceux qui habitaient Villebard, tardaient. Respectueux des convenances traditionnelles, ils avaient tous refusé l’invitation et affirmé jusqu’au dernier moment qu’ils ne viendraient pas. Ils s’étaient mis en tenue, néanmoins, et attendaient que, suivant l’usage, les garçons d’honneur vinssent les presser.

— Allons donc, on n’attend plus que vous ! C’est-y que vous ne voulez pas manger du dindon ?

Cet argument les convainquait et peu à peu la maison des Jeulin s’emplissait ; un bourdonnement de voix montait dans une gaieté diffuse, et, le garde-champêtre étant venu annoncer l’arrivée de M. le Maire, on se décidait à partir.

Le cortège s’organisait, et, le violon en tête, on descendait la rue, où stationnaient des curieux, arrêtés par groupes, au bord des cours. Les gens plus discrets se contentaient de regarder par l’entre-bâillement des volets tirés.

Le marié, ses parents et les invités du dehors, attiraient principalement les yeux. La Titite cependant aurait mérité plus d’attention qu’on ne lui en donnait. Plus brune dans sa robe blanche, elle s’avançait au bras de son père, et son air garçon, ses yeux chauds qui luisaient, le soupçon de duvet qui bordait sa lèvre mince au milieu de sa figure de chèvre, la démarche ondulante de son corps maigrichon, tout en elle donnait aux connaisseurs l’assurance qu’elle était de celles à qui il ne suffit pas « d’en promettre ».

Pourtant, on remarquait davantage son futur conjoint, un petit monsieur à moustaches cirées, l’air fat et méprisant. Appelé lui-même à instrumenter prochainement au nom du peuple français, il marchait au second rang avec la certitude d’un homme habitué au coudoiement des gens de loi. De son œil jaune et dur, il semblait contempler par anticipation les panonceaux d’or, qui bientôt, flamberaient accotés au-dessus de sa porte dans la principale rue de la Ferté-sous-Jouarre. Il avait soigné sa tenue et c’était de Paris que venait son habit à revers de soie, son plastron brodé étincelant de strass et, autre éblouissement, ses souliers vernis miroitant dans la poussière.

Il donnait le bras à sa mère, triomphante à son côté dans l’apparat de sa robe de soie mauve et de son chapeau à plumes ; une forte commère qui se rengorgeait, prétentieuse, avec un tour de cheveux en dents de loup sur une figure à rougeurs d’eczéma.

Traînant la mère Jeulin, le sieur Le Beigne père paraissait ensuite, un notable galope-chopine, aux allures louches, agent des contentieux suspects et des recouvrements pénibles. Sur le double tour de sa cravate blanche reposait une figure molle et rasée, que trouaient deux yeux verdâtres au-dessus de paupières boursouflées. A la façon des médecins célèbres, il portait de longs cheveux grisonnants et plats, rejetés en arrière. Au fond et malgré son air rogue, il était ravi de ce mariage consolidant par de la bonne terre au soleil la maigre dot qu’il donnait à son fils, une dot faite avec les gros sous des plaideurs en détresse et des emprunteurs pressurés.

Après ces personnages venait le reste de la noce, une ribambelle de gens de campagne cossus, chacun donnant le bras à sa propre femme : des gens de Villebard et aussi des cousins arrivés le matin de fermes lointaines, les hommes dans de solides redingotes et la tête couverte de hauts chapeaux, les femmes en robe de couleur avec des mitaines en filet et de longues chaînes d’or. Et le cortège était fermé par des enfants frisés au petit fer qui marchaient en se donnant la main, orgueilleux de leurs beaux habits.

Golo était le cavalier d’une cousine des Le Beigne, une corsetière de Saâcy, ni jeune ni vieille, plus laide que jolie, mais dont les élégances presque parisiennes ne lui déplurent point tout d’abord. Il lui offrit le bras, un peu troublé, ne trouvant rien à dire, sinon que « grâce au beau temps, la journée s’annonçait bien ».