On entra à la mairie, un bâtiment déjà ancien dont l’école prenait la moitié. La tête du cortège y pénétra, mais l’unique salle, qu’encombrait déjà une table énorme entourée de chaises de paille, fut tout de suite pleine et une partie de la noce dut rester sur la place. Golo tint quand même à voir la cérémonie, poussé malgré lui par une curiosité où il y avait du regret, de la bravade, presque de la résignation.

Ainsi que l’avait dit le garde-champêtre, le Maire était arrivé depuis quelque temps et commençait à s’impatienter. Il se tenait au bout de la table, assez majestueux, somme toute, avec son ventre qu’entourait l’écharpe tricolore et sa grosse figure rouge, bordée d’un collier de barbe grise, coupée ras. Il serra la main du père Jeulin et, assisté de l’instituteur qui remplissait les fonctions de secrétaire de la mairie, il commença la lecture des articles du Code, ânonnant, se reprenant au milieu des phrases, en homme peu familiarisé avec ces matières. Un respect, cependant, venait aux assistants de ces mots qu’ils comprenaient mal, mais qu’ils écoutaient en silence, avec l’air grave et défiant qu’ils avaient chez le notaire, avant la signature du contrat.

Golo, lui, regardait la salle, une pièce oblongue aux murs blanchis à la chaux et que décorait, entre deux chandeliers, un buste de la République posé sur la cheminée peinte en noir, dans un pan coupé. Contre le mur, enroulé sur deux crochets, s’allongeait le drapeau du 14 juillet. Sur l’appui de la fenêtre on voyait, couverts de poussière, les godets à suif qui servaient aux illuminations, les jours de réjouissances municipales, et à l’extrémité d’un banc reposait, la bricole pendante, le tambour de l’appariteur.

Mais la cérémonie tirait à sa fin ; les mariés, les parents, les témoins se faufilant entre deux chaises, tour à tour, inscrivaient leur signature sur le registre de l’instituteur et déjà, du clocher tout proche, s’échappait la volée du carillon annonçant le commencement de la messe.

Le cortège se reforma et, sur l’air de la Jolie Parfumeuse exécuté par le violon, on traversa le carré d’ormes que dorait l’automne, et, par la grande porte, au milieu des tombes plates et des croix noires de l’ancien cimetière, on entra dans l’église.

Mais l’office parut long ; l’allocution du curé fut mal écoutée, et les chantres n’en finissaient pas, suivant leur habitude. Il y eut un moment d’émotion, pourtant, quand les cloches reprirent et que, les réponses irrémédiables ayant été proférées, l’apprenti huissier se tourna à demi vers la Titite, et lui passa résolument le doigt dans l’anneau d’or que venait de consacrer le prêtre.

L’heure s’avançait, d’ailleurs, et l’on avait entendu, il y avait longtemps déjà, sonner midi à l’horloge. Pour se conserver en appétit, on n’avait rien pris le matin, et, à part soi, on songeait à la grande table dressée là-bas, chez les Jeulin.

Pourtant les époux et leurs parents sortirent de la sacristie, la grande porte se rouvrit, les cloches sonnèrent une fois encore, et, dans une allégresse mal dissimulée, on rentra à la maison. Là, il fallut que la mariée subît les embrassades de tous les invités, sans exception, chacun s’approchant à son tour, sans trouver autre chose que ces mots : « Allons, ma Titite, allons… » Golo se présenta, lui aussi, un peu ému, mais elle lui tendit la joue, sans même le regarder, en minaudant avec une amie, si bien qu’il n’y trouva aucun plaisir. Heureusement, et définitivement cette fois, on allait passer à des choses plus sérieuses : le dîner était servi.

La table se dressait dans l’aire de la grange ; les récoltes entassées verticalement disparaissaient sous les draps tendus, et le sol, soigneusement balayé, paraissait aussi net que le parquet d’une chambre. En haut, l’armature de la charpente se découvrait avec son bel ajustement d’arbalétriers, de pannes et de tirants ; les poutres, grossièrement équarries, à demi écorcées, traversaient d’un jet solide toute la largeur de la bâtisse ; des fentes s’y voyaient, semblables à des rides, et au-dessus, soutenant les tuiles, s’alignaient les chevrons et les lattes comme une futaie, d’où tombait, avec le roucoulement des pigeons et la piaillerie des moineaux, une poussière de jour. Les foins sentaient bon, une odeur un peu sèche, entêtante. Par la porte du fond, petite et qui s’ouvrait sur le clos, on voyait un gros noyer près d’une mare devinée derrière les sureaux jaunis et les orties encore vigoureuses.

Bruyamment, parmi les appels et les rires, on prit place et le repas commença. Mais dès le début ce fut une désillusion. Au lieu de cuisiner en famille le banquet traditionnel, on s’était, sur les instances de Mme Le Beigne, adressé à un gargotier de la Ferté-sous-Jouarre qui avait apprêté un dîner dont le fallacieux apparat dissimulait mal l’indigence réelle.