Le couvert était somptueux ; les cristaux et les faïences, marqués aux chiffres de l’entrepreneur du festin et portant en exergue les mots : Hôtel d’Albion, étincelaient sur du linge damassé que des garde-nappes défendaient du contact des couverts en ruolz. Entre les assiettes du dessert préparé d’avance, derrière les verres, alignés par rang de taille, s’étageaient, piquées dans la mousse, les dernières fleurs de la saison : dahlias, reines-marguerites et soucis. Cette décoration inexplicable ne fut pas goûtée : « Des bouquets sur une table !… c’était-il qu’on les prenait pour des ânes ? » Seuls, les soucis eurent quelque succès, les loustics voyant dans leur couleur un présage assuré de prochaines déceptions maritales.
Les serviettes aussi, par leur pliage inaccoutumé, provoquèrent l’étonnement général : les unes se déployaient comme des éventails, les autres s’érigeaient semblables à des mitres. Mais celles des mariés se distinguaient entre toutes. Elles représentaient des colombes battant de l’aile, prêtes à l’amour : et leurs becs étaient noirs, ayant été tortillés par les doigts des garçons.
Toutes ces innovations furent l’objet de commentaires défavorables, de la part des anciens surtout. Le potage ne leur rendit pas l’indulgence : au lieu de la bonne soupe grasse, emplissant jusqu’aux bords les assiettes profondes, de la soupe, essentiel fondement de tout repas sérieux, ce furent trois cuillerées d’un tapioca débile, servi d’avance et froid comme un mort. Puisqu’on ne servait pas le bœuf après, d’où venait donc le bouillon ? On avait espéré du réconfort par le poisson ; mais, autre déconvenue, ce qu’on passait n’était point la matelote copieuse, baignant dans sa belle sauce au vin, délicieusement odorante ; posées sur des planches habillées de serviettes, c’étaient des bêtes plates dont les convives cherchaient vainement la tête. Elles furent saluées d’un murmure agressif. Ils demandèrent ce que c’était :
— Du turbot !
Du turbot ?… Du poisson qui n’était pas de la matelote, ce n’était pas du poisson ; et ils mangèrent dédaigneusement, du bout des lèvres, les petits carrés choisis pour eux par les serveurs.
Et après le turbot, des plats aux noms prétentieux défilèrent, insolites et méprisés. Encore si le vin avait été à hauteur ! si c’eût été du vin des petits crus briards, du vin du pays, mais non, il fallut subir des faux Bordeaux et des Bourgogne de tables d’hôtes, sans goût ni verdeur, versés dans des verres tout petits, par des sommeliers parcimonieux.
Malgré tout, et en raison peut-être de la sophistication des produits, une grosse gaieté se faisait jour. Les plaisanteries coutumières des repas de noces se produisirent au moment nécessaire. Déjà, fidèle observateur des rites, un garçon d’honneur avait plongé sous la table et, après un semblant d’hésitation entre des jupes amies, s’attaquait à la mariée qui se renversait pâmée de chatouilles. Il commençait à dégrafer la jarretière, l’enlevait à la fin et réapparut, la face empourprée, les cheveux en désordre, la brandissant comme un trophée. Ce fut le signal de toutes les licences permises. Golo lui-même, qui avait bu jusque-là sans rien dire, le chapeau sur la tête comme tous les hommes, sentit ses idées se troubler et se mit à serrer de près sa voisine. La corsetière eut quelques effarouchements prévus, puis rapidement ils devinrent très camarades. Tout en mangeant et avec une sournoiserie affectée, il lui prenait la taille. Il n’était pas le seul, car les camarades s’en donnaient avec leurs voisines, chaque couple s’isolant au milieu du tapage.
Mais un bouchon sautait, applaudi par les plus allumés : c’était l’heure du champagne. Un champagne acidulé et plat qui s’évadait bruyamment, tout en mousse, de goulots chaperonnés d’or. Et dans la griserie croissante, se déchaînèrent les chansons.
Ce furent d’abord des couplets de circonstance, avec des mots à double sens, équivoques délicates et histoires plaisantes, telles qu’avaries de fleur d’oranger, effarements dépensées, baptêmes avant l’heure. Puis une jeune fille de Nogent-l’Artaud attendrit les cœurs par une romance pleine d’aveux ingénus, échangés au clair de lune, sous une charmille toute sonore de rossignols. Mme Le Beigne elle-même, sollicitée par tous, se leva, maîtrisant son émotion, et, avec le style d’une femme qui a entendu les chanteurs en renom, elle attaqua l’air fameux des Dragons de Villars : « Ne parle pas, Rose, je t’en supplie… »
Et, les âmes se trouvant amollies par la tendresse, un des camarades de Carrouge, un nommé Tape, chez qui la boisson avait exagéré le patriotisme, profita du silence. Avec la même vigueur et la même religion qu’il eût chanté au lutrin, il entonna l’hymne comminatoire : Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine !