La fin du dîner s’en trouva assombrie : la frontière n’était pas si loin !… Chacun fut impressionné désagréablement par cette évocation des mauvais jours qui troublait le dessert. Et quand, lancé avec provocation, éclata l’appel à la revanche, tous regardèrent le fond de leur assiette et vidèrent leur verre silencieusement.
Pour dissiper ces idées fâcheuses, tout le monde se leva, et la noce, un peu à la débandade cette fois, fit le tour du village, avant d’arriver à l’auberge où l’on prenait le café.
Golo, maintenant, ne s’amusait plus du tout. Il en avait assez de sa corsetière : parce qu’une ou deux fois il lui avait poussé le coude, elle était devenue sentimentale, et pour le bon motif, encore ! Elle se plaignait de sa vie solitaire, engageant son cavalier à venir la voir : sa mère le recevrait très bien. Et, à mesure qu’elle se faisait plus tendre, lui la trouvait plus laide. Il la lâcha dès l’entrée chez Farcette.
Carrouge l’appelait, d’ailleurs. Il était avec une fille de Chamery, qu’il accompagnait depuis le matin, pas plus jolie que la demoiselle de Saâcy, mais il s’en contentait, étant de complexion raisonnable. On ne venait pas à la noce pour s’ennuyer, et, très gais tous deux, ils se moquaient de Golo. « Qu’est-ce qu’il avait donc, ce godiche-là, à ne pas s’amuser comme les autres ? Est-ce qu’il avait peur de se tacher, ou bien faisait-il le malin à cause de sa médaille ? »
— Monsieur pense à ses amours ! dit la jeune personne en s’esclaffant.
— Faut croire ! dit Carrouge, devenu presque grave subitement, car il se rappelait le retour de Fromentières, après la partie de boules.
— Mais non, mais non, fit mollement le menuisier, tout ça, c’est des vieilles histoires.
Le bal commençait. Le violon s’était adjoint un piston et un alto de renfort et, aux sons des mêmes ritournelles insatiablement répétées, les couples tournaient, frappant du pied le plancher largement arrosé pour la circonstance. La mariée, qui avait ouvert le bal avec son époux, ne manquait ni une figure de quadrille ni une polka, chacun tenant à honneur de la faire danser à son tour. Seul, Golo ne bougea point. Comme si le vin et le bruit eussent avivé encore son chagrin, à mesure que la soirée se prolongeait, il s’assombrissait davantage, sourdement enragé à l’idée qu’une autre mariée, elle aussi en robe blanche, un an auparavant avait dansé dans cette même auberge et qu’un homme aussi, un homme autre que lui, sans rien dire à personne, à la pointe du jour, l’avait emmenée dans la rue grise.
XII
Décidément, la noce n’avait point réussi à Golo. La Titite et Cendrine se confondaient maintenant dans ses regrets : il les avait perdues toutes les deux, elles et aussi les autres, car il sentait bien que de l’amour, que de la femme, il n’aurait plus rien dans sa vie, rivé qu’il était à une passion unique et sans remède. Et la pensée que tout était fini, qu’il était condamné au noir pour toujours, le rejetait dans un abattement absolu. Puis, une révolte le prenait, une révolte où les sens avaient leur part. Des rêves d’homme chaste, tels qu’il en avait connu sur le pont des transports, encombraient ses nuits : une idée à la longue s’en dégageait, l’idée de la femme sans l’amour, le besoin de la possession brutale et l’espoir de l’anéantissement qui suit les satisfactions excessives.