Et dès lors, il prit plus d’intérêt aux conversations ordurières du Puits 120. Elles le troublaient maintenant et il en arrivait à envier les garçons disant leurs amours, dans les champs de luzerne, les soirs de fêtes, et les hommes mariés détaillant avec cynisme leurs habitudes légitimes. Au fond, Carrouge était dans le vrai : ce brigand-là, en reconduisant sa danseuse à Chamery, la nuit de la noce, n’avait-il pas trouvé le moyen, pour faire un trajet aussi court, de rester quatre heures en route ? Dans le vrai aussi, Chandelle, qui, à minuit sonné, après avoir épuisé la série des rincettes et des chasse-bière, était allé finir sa nuit à Mécringes chez une connaissance qu’il nommait devant tous, sans discrétion.

Et à propos de celle-là, on énumérait les filles accueillantes du canton : la Testard à Videgrange, une jeunesse plutôt rance, la Gredelu à Chivres, une vilaine bête d’ailleurs, d’autres encore, toutes bien connues.

Une chose vraiment fâcheuse, c’est qu’à Villebard il ne restait plus de ce gibier-là, personne, depuis que cette pauvre Lettré était partie à l’hospice. Quel dommage ! une si belle fille, pas exigeante quant à l’argent, et la peau si fraîche ! On s’informa de sa santé. Quelqu’un avait-il des nouvelles ? Farcette en donna : elle n’allait pas bien du tout. Le père Lettré était venu l’autre soir en rentrant de Meaux et, en buvant une chope, avait raconté sa visite. Il n’avait pas vu sa fille depuis la moisson et c’était à peine s’il l’avait reconnue. Elle était très bas, la Jeanne : plus de joues, plus de bras, plus rien, et ce qu’elle toussait !… Vrai, ce n’était pas l’envie de faire la noce qui la tenait ; elle n’avait pas seulement regardé les deux oranges qu’il lui apportait. Alors, histoire de l’amuser un peu, le vieux lui avait dit : « Penses-tu encore à l’homme ? » Elle avait fait non, de la tête. « Quand j’ai vu ça, concluait le père Lettré, j’ai bien compris qu’elle était foutue. »

Pourtant, à défaut de Jeanne Lettré, Ledoux, le nouveau maréchal, en connaissait une autre qui recevait les hommes chez elle, la veuve Préteux.

Quelques-uns s’étonnèrent : on ne la croyait pas si pauvre. A son âge, bien sûr, ce ne devait pas être les idées qui la pressaient. Et sa petite, alors, que devenait-elle durant ce temps-là ? Cependant personne ne la blâmait : il fallait bien vivre. Et l’on but une dernière « blanche », debout, sur le comptoir, avant de sortir.

Golo remonta seul au Chep. Mais il ne s’arrêta pas à l’atelier, relancé par ses hantises charnelles, qui hâtaient sa marche le long des grands chemins.

C’était une journée de fin d’octobre, avec un ciel pommelé, paisible. Il y avait encore de la douceur dans l’air, quelque chose de vaporeux qui enveloppait la nudité des bois sans feuilles, qui planait sur les champs dépouillés de leurs récoltes. Des attelages de labour sillonnaient la plaine d’une marche insensible, et déjà, annonçant l’hiver, des corbeaux tourbillonnaient par bandes autour des meules nouvelles. La petite pluie du matin avait développé les odeurs et, accrochés aux éteules, les fils de la Vierge, humides, prenaient des tons roses dans la lumière du soir.

Golo revenait à Villebard, alangui par la nuit tombante, et, comme il suivait une ruelle située derrière l’école, il arriva bientôt non loin de la maison qu’habitait la veuve Préteux.

Ce voisinage le tenta : s’il entrait un instant, rien que pour causer ? Il hésitait pourtant, peu habitué à ce genre de galanteries, intimidé en somme par la misère de l’aventure et retenu malgré tout par l’idée de Cendrine. Il allait passer, quand, brusquement et par un revirement inexplicable, il s’engagea dans la sente et traversa le jardin : de pauvres carrés de légumes, quelques arbres en plein vent et une seule fleur près du seuil : un tournesol, dont la grosse tête fatiguée, alourdie par les pluies, saluait piteusement. Des cicatrices noires se voyaient sur sa face, les alvéoles des graines absentes, que la petite avait dû enlever, une par une, pour les manger comme dessert tandis qu’elle s’en allait en classe.

Le visiteur n’eut pas la peine de frapper à la porte, elle s’ouvrait devant lui : la Préteux l’avait vu venir. La chambre ressemblait aux autres chambres du pays, un peu plus vide. L’armoire à linge bâillait, creuse, la courtepointe du lit était en loques et des restes de nourriture traînaient sur la huche. Un intérieur de misère, où régnaient la malpropreté, l’abandon.