Ces expédients l’écœuraient à la fin, et il essayait de vivre en « camelote » avec une de ses bonnes ; mais, comme la donzelle le pillait effrontément, la famille était intervenue, l’avait obligé à la chasser. Depuis, on l’accusait de payer la note du boulanger à tous les ménages pauvres de Villebard et l’on avait tenté de mettre à son compte l’enfant d’une voisine ; mais, pour l’instant, ses conquêtes se bornaient à la veuve Préteux chez laquelle il se rendait presque chaque jour, lassé qu’il était des promiscuités de hasard et revenant, malgré tout, à la régularité d’une habitude.
En apercevant le jeune homme, il eut une minute d’embarras, pendant que, de son côté, Golo discrètement ramassait ses outils, prêt à partir. Mais le vieux était sans jalousie, résigné à partager avec tous les bonnes grâces de la veuve, et, comme s’il eût flairé chez l’autre quelque détresse, il le retint : « Puisqu’on se trouvait ensemble, on pouvait bien causer un moment. »
Et il commandait une tournée, avec la tranquillité d’un client qu’on ménage. Et Golo, qui ne tenait pas autrement à sembler être chez lui, acceptait sans trop de cérémonie.
Comme la veille, la Préteux emplissait les verres, rassurée par la tournure que prenait la rencontre. Après tout, le père Cluet était sa meilleure pratique et, pour un blanc-bec d’occasion, elle n’avait pas envie de se fâcher avec le vieillard. Debout devant eux, les bras croisés, elle était fort convenable, écoutant les deux hommes qui, maintenant, causaient attablés sans plus se préoccuper d’elle.
Cédant à un besoin d’expansion, Cluet racontait ses affaires. Il venait de louer son bien pour la Saint-Michel prochaine, ne se réservant que son jardin et son clos, deux hectares en tout. Il avait assez trimé toute sa vie et se souciait peu de s’esquinter pour ses nièces.
Golo l’approuvait : il aurait fait de même à sa place. Cet assentiment ravissait le vieux, depuis longtemps sevré de sympathies ; et, tout à fait séduit par la figure bon enfant du menuisier, bientôt il se déboutonnait complètement, lâchait ce qu’il avait sur le cœur.
Non, à cette heure, il n’avait plus le goût à la culture. Et pourtant il s’y entendait mieux que tout autre, il pouvait le dire sans se flatter. On le savait bien dans le pays, et ailleurs aussi, quand on le consultait sur les acquisitions de bétail, l’élevage des abeilles et la fumure des prairies ; mais tout cela, c’était de l’histoire ancienne. Décidément, il ne voulait plus s’occuper de rien, ni voir personne : on avait été trop méchant pour lui. Il en avait assez des gens de Villebard : durant des années, il avait tout fait pour leur rendre service, en qualité de conseiller municipal d’abord, d’adjoint ensuite, perdant son temps à s’occuper des affaires des autres qui aujourd’hui le remerciaient en le calomniant, en le traitant comme le dernier des derniers.
Et, douloureusement, il racontait, une par une, les « menteries », les vilaines histoires que l’on faisait courir sur son compte ; tout le monde s’était acharné contre lui, tout le monde sans exception, les vieux amis même. Ah ! de ceux-là, pas un ne l’avait soutenu, pas un ne lui restait, et cela, parce que, sa pauvre femme morte, il lui était arrivé de prendre, de temps en temps, son plaisir avec d’autres. Comme si les camarades se gênaient, même ceux qui étaient mariés !
— Des salauds, mon cher garçon, des salauds, entends-tu ?
— Oui, des salauds ! insistait la veuve.