XIII

Dans le jardin du vieux, un jardin négligé dont l’herbe emplissait les allées, ils se promenaient le long d’un mur en ruine où les dernières guêpes achevaient d’évider les grains des raisins trop mûrs. Ils avaient allumé leurs pipes et, tournés au sentiment par la chaleur des vins, ils recommençaient à se raconter leur histoire, chacun écoutant l’autre avec distraction, absorbé par l’unique souci de son propre chagrin.

Le père Cluet parlait de sa femme, insatiablement : c’était des détails de la vie commune, des événements sans importance qui étaient arrivés autrefois, des propos qu’elle avait tenus et qu’il narrait très simplement, sans tristesse apparente. D’ailleurs il ne résultait pas de ces confidences qu’il eût jamais été amoureux de la défunte : ils avaient fait bon ménage et c’était tout, mais, à force de vivre ensemble, ils s’étaient rendus indispensables l’un à l’autre, si bien que le survivant demeurait tout désemparé de cette perte. Il s’était mis à aimer la morte et cette affection rétrospective devenait pour lui un supplice : quand il rentrait le soir dans sa maison en désordre, au lieu de sa femme, ce n’était plus que le souvenir de sa femme, et l’absence de la réalité le tuait.

D’abord, il s’était mis à courailler, espérant par là s’empêcher de souffrir. Mais, quand on a des cheveux blancs, des marguerites de cimetière sur la tête, on se lasse vite des tendrons et des coucheries de hasard. Non, il ne réussissait pas à oublier sa défunte, et, il le voyait bien à présent, il n’avait plus qu’à la rejoindre : du reste, il se trouvait assez vieux pour faire un mort.

Golo, vaguement apitoyé, s’épanchait à son tour. Il parlait de Cendrine, disait combien il était malheureux de ne pas l’avoir. Depuis près d’un an il souffrait à en crever. Et pourtant, une fille qui après avoir aimé un garçon en épouse un autre, cela se voit tous les jours. Le malheur, c’était qu’au lieu d’oublier très vite, comme les camarades, lui, n’oubliait rien. Il avait bien essayé de se raisonner, de penser à un mariage : vainement. Et en même temps que son courage, son ardeur au travail était partie… Il contait alors sa vie d’imbécile, l’atelier abandonné pour courir les champs, tout seul, de jour, de nuit, comme une bête qui a peur. Par-dessus le marché, il s’était mis à boire. Et rien ne servait à rien ; après huit mois, il n’était pas plus avancé que le premier jour, au contraire. Il en avait eu la preuve l’autre soir chez la Préteux, chez la Préteux, où, chose triste pour un homme de son âge, il n’avait eu aucun agrément. A coup sûr, il ne recommencerait pas, une fois suffisait. Mais que faire et comment sortir de là ? Ça marchait mal pour lui de toutes les façons : le père Hénocque, fatigué de sa paresse, allait le flanquer à la porte, et alors il n’en aurait pas pour longtemps à manger l’héritage de la tante, déjà fortement écorné.

— Si j’étais que de toi, mon pauvre garçon, conseillait le père Cluet, je filerais sans tarder et je planterais là Villebard. Tu as un métier, tu trouveras toujours de l’ouvrage ailleurs et, au bout d’un an, deux ans si tu veux, le temps de secouer ta peine sur les chemins, quoi ! il faudra bien que cela se passe et cela se passera, va, parce que toi, vois-tu bien, on ne peut pas dire que tu aies perdu ta compagnie, tandis que moi…

Et les rabâchages reprenaient.

S’en aller, loin, bien loin, et pour toujours, Golo y avait souvent songé, à ce moyen-là ; seulement, il n’avait jamais eu la force de s’y résoudre. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était de ne pas chercher les occasions de rencontrer Cendrine… Mais il la savait là, voyait la fumée de sa maison, pouvait sans le vouloir la croiser sur la route, et cette dernière espérance le retenait encore un peu. D’ailleurs, il aurait beau partir, sa maladie le suivrait, il en était sûr, elle se cramponnerait à lui. Sans doute, le père Cluet était à plaindre, mais, au moins, il avait eu quelque chose dans la vie, il avait passé des années et encore des années avec sa femme ; lui, Golo, au contraire…

Il s’arrêtait, par crainte de fâcher l’ancien, persuadé malgré tout que son propre malheur était le plus grand.

La journée s’acheva et Golo voulut partir ; reconduit par Cluet jusqu’au Chep, il le ramena à la grand’rue, comme s’ils ne pouvaient plus se quitter, chacun goûtant l’adoucissement qu’il éprouvait à ces doléances mutuelles, à cette tristesse mise en commun. Ils s’en rendirent si bien compte qu’après cette première journée ils sentirent la nécessité de se retrouver dès le lendemain, et bientôt leurs réunions devinrent une habitude.