Chaque jour, sur le coup de midi, Golo arrivait chez le père Cluet qui terminait son repas ; on prenait le café dans de vieilles tasses qu’entouraient des restes de dorure, un café bien chaud débordant dans les soucoupes et corsé par de copieuses « gouttes » d’eau-de-vie de marc. Puis, les pipes allumées, les deux hommes ne parlaient guère, éprouvant seulement la satisfaction douce de se trouver ensemble, chacun devinant chez l’autre le prolongement de sa propre pensée.
Cependant, sous un prétexte ou sous un autre, pour voir si les nèfles mûrissaient dans les enclos, ou pour surveiller les semailles de son fermier, bientôt le veuf entraînait le jeune homme.
Les arbres et les champs visités, ils flânaient. Ils allaient sous le ciel bas et doux de novembre, tantôt longeant des terres fraîchement remuées, travaillées finement, unies et planes comme des aires de granges, tantôt suivant des chemins de traverse à la lisière des bois estompés de vapeurs bleues. Puis c’était, au hasard, une sente qui les menait en plein taillis : les branches frêles et compliquées se ramifiaient à l’infini, toutes grises, les tiges des noisetiers pleuraient, trempées par des brumes matinales, et de l’humidité montait de la jonchée des feuilles tassées sous leurs pieds en pourriture violette, Souvent, ils s’arrêtaient au bord des flaques où verdissent des mousses et ils restaient un instant penchés au-dessus, à regarder dans le cristal de l’eau reposée la fuite gauche des gros coléoptères. Autour d’eux flottait un parfum de mort végétale, doux et refroidi. Le père Cluet qui avait braconné jadis, s’attardait de ci, de là, pour observer les griffées des lapins à l’entrée des terriers et les coups de bec de la bécasse qui pioche les bouses, séchées dans les clairières.
Le sentier quittait le bois. Devant eux s’étendait la plaine, des pièces de terre à perte de vue, coupées par les lignes blanchâtres des routes où cheminaient les tombereaux chargés de fumier. Parfois, dans les labours, tout près d’eux, des lièvres, chassés du taillis par le bruit des feuilles tombantes, détalaient, énormes, avec leur fourrure d’hiver.
Les deux hommes continuant à marcher, le spectacle des choses finissait par les intéresser : le père Cluet devenait verbeux, expliquait au jeune homme la théorie des semailles, vantait des systèmes de fumure, parlait des rendements probables, jusqu’au moment où le cri grêle des grues, filant par triangles au-dessus de la Marne, les amenait à pronostiquer en même temps la rigueur probable de l’hiver qui venait.
Bientôt le soir tombait tout d’un coup et les promeneurs regagnaient le village dans la lueur jaune d’un crépuscule qui annonçait la pluie pour le lendemain. Ils arrivaient aux premières maisons et, dans les haies des clos, où les guirlandes flétries des clématites laissaient une blancheur confuse, des moineaux se rassemblaient pour la nuit : ils arrivaient en bandes brutales et piaillantes, portant sur l’aile le dernier reflet du couchant.
Un grand calme descendait, mais, dans le silence grandissant, les deux amis se sentaient envahis par un malaise, chacun saisi d’angoisse à l’idée de se replonger dans la solitude douloureuse, si bien que Golo ne se faisait pas trop prier pour entrer un instant, histoire de voir s’il ne restait pas quelque chose du déjeuner. Au petit salé froid on ajoutait une omelette qu’on retournait dans une poêle tenue à la main, au-dessus d’une flambée de fagots ; Cluet allait tirer deux litres à la cave et, le grand air aidant, les amis mangeaient avec quelque appétit.
Cependant le repas traînait dans l’engourdissement de la fatigue et de la chaleur ; à la fin seulement, au moment où l’on ouvrait les noix à la pointe du couteau, la conversation reprenait. Golo, pour être agréable au vieux, remettait l’entretien sur la défunte. « Il se la rappelait bien : il n’y avait pas si longtemps qu’elle était morte et, d’ailleurs, la tante Louvet lui en avait souvent parlé : une brave femme, la mère Cluet, et joliment conservée pour son âge !… » Le vieux approuvait de la tête, heureux de ces compliments, et il écoutait avec plus d’indulgence les récits du Tonkin que Golo recommençait une fois encore, évoquant toujours la chaleur de là-bas, les embuscades et les marches forcées, et la soif.
Puis, quand le père Cluet était las de Son-Tay et de Bat-Cat, pour faire taire le jeune homme, il se mettait à parler de Cendrine. « Qu’elle eût mal agi avec Golo, il était bien obligé de le reconnaître, mais, cela ne l’empêchait pas d’être une belle fille : d’aussi bien conditionnées, il n’en connaissait pas dans le pays. Elle n’avait pas l’air méchant, du reste, et, si elle avait trompé son prétendu, c’était pour ne pas causer de la peine à ses parents. Tout le mal était venu de ce vieux grigou de Rutel ; il en avait bien su quelque chose, lui Cluet, qui était à Villebard, pendant que le mariage se manigançait… »
Golo l’écoutait, ravi malgré sa tristesse croissante. C’était la première fois qu’on vantait Cendrine devant lui, et, de l’entendre louanger par un autre, cela l’encourageait davantage à le regretter.