Ce fut le maréchal, un homme solide, qui dépendit le vieux et le recoucha sur le lit où — on le constata — il avait commencé la nuit. Avait-il dormi ? L’idée l’avait-elle pris subitement ou la couvait-il depuis la veille ? Toujours était-il que, pour se donner du courage, il avait fortement entamé la bouteille d’eau-de-vie, qu’on trouva sur la table, près d’un verre à moitié plein. Dans le chandelier de cuivre, la bougie, qui avait éclairé l’agonie et veillé le cadavre, était consumée jusqu’au bout.
Le menuisier tint à rendre les derniers devoirs à son ami, et il passa la nuit près de son lit, assisté de deux nièces qui héritaient. Les bonnes dames, des fermières de Chivres, célébrèrent les qualités du défunt, en déplorant toutefois le déshonneur qu’une pareille mort jetait sur la famille, et finirent par s’endormir sur leur chaise.
Golo, le regard arrêté sur les lignes raides du drap qui recouvrait le corps, songeait. Plus personne ne lui restait maintenant : la solitude allait le reprendre. Et la solitude, lorsqu’on y vit avec le regret d’une femme, il voyait où cela pouvait conduire. Une terreur vague l’envahissait, et l’avenir devenait plus obscur encore. Décidément il n’était que temps de filer, comme le lui avait conseillé le vieux : oui, il fallait quitter Villebard.
XIV
C’était arrêté, Golo allait partir. Il ne se souciait pas de finir comme Cluet, les pieds à un mètre au-dessus du plancher. Après tout, lorsque cinq ans auparavant il avait quitté l’atelier pour le service, il aimait déjà Cendrine, il l’aimait autant qu’à présent, peut-être même davantage et néanmoins, bien que la vie de la caserne ne fût pas faite pour le distraire, est-ce qu’au bout de trois mois il n’était pas arrivé à se passer d’elle, à l’oublier presque ? Non, rien ne valait le déplacement pour calmer le chagrin.
Sans doute, c’était pénible au début, mais on se faisait à tout. Il partirait donc, et, dans les jours qui suivirent l’enterrement du vieux, il se renseigna près des menuisiers de Mécringes, désireux de connaître les pays où il pourrait facilement trouver à se faire embaucher. Carrouge avait un camarade dans la partie, à Coulommiers : Golo l’obligea à écrire en demandant une réponse immédiate ; même, il songea à Paris, où, bien sûr, les divertissements ne devaient pas faire défaut.
Les renseignements des menuisiers manquèrent de précision et Carrouge ne reçut pas de réponse.
Des journées s’écoulèrent ; de nouveau, Golo sentait une accablante lassitude envahir sa triste cervelle ; il redevenait lâche et préférait la souffrance quotidienne à l’effort douloureux d’une détermination ferme. Il s’accorda des délais, et tout son courage sombra.
Le retour à la vie ancienne, à l’atelier, ne le calma point ; il se trouvait, au contraire, plus malheureux. Avec Cluet, du moins, il pouvait parler de Cendrine et son cœur s’engourdissait dans ces conversations stériles. Maintenant, il s’agitait dans sa solitude et il éprouvait bientôt des malaises mystérieux et troublants, comme si l’obsession de l’idée fixe eût éveillé en lui une âme nouvelle, en affinant ses nerfs et en aiguisant sa sensibilité.
Une angoisse indéterminée et sans cause serrait continuellement sa poitrine, contractait sa gorge, interrompait les battements de son cœur de brusques arrêts, emperlait sa face de sueur ou faisait passer devant ses yeux vagues la terreur d’une mort immédiate.