La mort, oui, car plus rien actuellement ne le faisait vivre. Parler de Cendrine devant un être animé, c’était exister encore, comme si ce qu’on disait d’elle l’eût rendue présente et presque tangible ; Cluet disparu et finis les entretiens, Cendrine sombrait dans l’impossible ; et son absence, c’était la mort.

Comme pourtant elle ne venait pas et qu’il fallait trouver un moyen quelconque de subsister, instinctivement Golo chercha autre chose.

Pourquoi partir ? Il était fou d’y avoir songé. Est-ce que loin de Villebard, il pourrait rencontrer Cendrine ? et l’apercevoir, même de loin, n’était-ce pas posséder quelque chose d’elle ? Et dès lors, il essaya de s’en rapprocher.

La maison de Champion l’attira. Il se donna à lui-même des prétextes pour passer devant, liant conversation avec les gens qui remontaient la grand’rue et s’accrochant à eux, les suivant jusque-là.

Or, ces occasions n’étant pas assez fréquentes à son gré, il se risqua bientôt à s’aventurer seul vers le haut du village.

Les premières fois, il marchait vite, sifflant d’un air délibéré, affectant l’insouciance, mais, en longeant la maison, il louchait un peu, juste le temps de remarquer si Cendrine ne cousait pas derrière les carreaux : elle n’y était presque jamais. Il revenait sur ses pas et regardait fixement la croisée, sans se gêner, puisqu’on ne l’avait pas vu d’abord ; déçu de nouveau, il recommençait l’expérience.

Un soir que Cendrine, à la brune, avait relevé le rideau pour profiter d’un reste de jour, il l’aperçut de profil, trempant la soupe sur un coin de la table. Le lendemain, la fenêtre était grande ouverte : il n’y avait personne dans la pièce ; une heure après, Golo repassait juste au moment où deux mains assujétissaient l’espagnolette. L’avait-on fait à dessein ? Était-ce Cendrine ou son mari qui avait fermé la fenêtre à sa venue ? Il rumina cette alternative durant toute la nuit.

Mais bientôt il redouta la curiosité des voisins, que ses allées et venues perpétuelles devaient intriguer singulièrement. On le guettait, à coup sûr, et son arrivée excitait les cancans ; on se moquait de lui, sans doute, et déjà il se voyait la fable du village. Par prudence, alors, il ne bougea plus de quelques jours et ne se hasarda de nouveau que nanti d’excuses professionnelles, apparaissant à tout moment, avec son sac à outils, « sa pratique » en bandoulière ou son pot à colle à la main.

Et, de fait, les voisins s’étonnaient quelque peu de le voir si souvent, dans le matin ou dans le crépuscule, passer et repasser, promenant sur son épaule une planche inutile.

L’un d’eux surtout l’inquiétait, M. Polot, un ancien régisseur qui habitait, rentier à son tour, la maison d’en face. Impossible de l’éviter : il ne sortait jamais. A travers les vitres sans rideaux, et se découpant sur la lueur du feu qui éclairait la pièce, seul, à la nuit tombante, Golo l’apercevait éternellement assis au coin de sa cheminée. Comme vêtement d’intérieur, il portait un habit noir, qu’il n’arrivait pas à user, et la tête couverte, en manière de calotte, d’un ancien chapeau de soie à haute-forme, enfoncé à l’arrière, il demeurait là, les mains écartées sur les cuisses, immobilisé dans la dignité de ne rien faire et scrutant la rue sans relâche, avec la vigilance d’un policier et la curiosité d’un oisif. Et la solennité de son habit noir, autant que l’acuité présumée de ses yeux troublaient le jeune homme.