La veuve d’un fermier, Mme Flavie, alarmait, elle aussi, le menuisier qui la soupçonnait de l’espionner derrière ses persiennes toujours closes. Il connaissait la maison pour y avoir fait des réparations et il imaginait la vieille femme sans cesse aux aguets dans une certaine chambre du premier étage d’où l’on apercevait toute la rue : une vaste chambre où l’on n’entrait guère et que meublaient seulement un ciel de lit vissé au plafond, et des fruits, pommes, poires et coings, étalés par terre sur la paille, se conservant ainsi dans le demi-jour et fleurant bon. Cette présence invisible, mais certaine, achevait de décontenancer Golo et le faisait raser les murs.

Bientôt, pour dépister les inquisiteurs, il cessa de paraître dans la rue : il gagnait les champs tout d’abord et, se glissant derrière le village, il arrivait à la hauteur de la maison de Cendrine et tournait autour du jardin aux heures où il espérait la voir sortir pour donner à manger aux poules et porter la soupe au cochon, dans un seau. Ayant avisé, non loin de la haie, une vieille meule de paille, il s’y creusa une sorte de cache et il y restait blotti durant des heures entières, écoutant les grignotements des souris et mâchonnant des fétus, tout cela pour apercevoir à de grands intervalles la couleur d’une jupe ou d’une marmotte entre les branches des sureaux sans feuilles, près de la pompe.

Les pluies avaient repris ; il se saoula d’ennui au fond de la paille mouillée : Cendrine ne bougeait plus que pour les besognes indispensables, traversant vite la cour sous un grand parapluie qui la couvrait presque toute. Et, le soir, il revenait quand même, moins anxieux dans la rue noire, et restait, les pieds dans les flaques, tout près de la maison. A pas de loup, parmi l’obscurité humide, il avançait, doucement, toujours plus doucement, jusqu’à la porte, essayait de voir par le trou de la serrure : la clef rendait la chose impossible. Alors, il prêtait l’oreille ; le ménage soupait, et, du repas sans paroles, Golo ne percevait que le bruit d’un couteau frappant le bord d’une assiette, ou le choc d’un verre retombant sur la table. Quelquefois, pourtant, le souper terminé, le charron rouvrait la porte, et Golo, qui avait eu tout juste le temps de gagner le coin du mur, l’entendait dire que les étoiles brillaient d’un éclat trop vif, signe certain de pluie pour le lendemain.

Le loquet de la porte retombait, la clef grinçait dans la serrure, et la lumière se retirait de la fente du volet pour reparaître à la fenêtre du premier étage, dans la chambre des mariés. Des ombres énormes s’ébauchaient derrière les rideaux ; puis, brusquement, tout rentrait dans l’ombre, et Golo souffrait plus encore… La rage au cœur, pleurant quelquefois à chaudes larmes, il regagnait enfin le Chep, les jambes molles et ayant l’envie de mourir.

Un matin qu’il passait devant la maison, Cendrine en sortait. Il reçut un coup dans la poitrine ; cependant il continuait son chemin, feignant de ne pas la voir, quand, à sa grande surprise, ce fut elle qui vint droit à lui. Il se troubla davantage ; devenu très pâle et les yeux à terre, il pressa le pas comme s’il eût craint d’affronter la rencontre. Mais déjà Cendrine l’interpellait, d’une voix un peu dure, mais nullement fâchée :

— Dis donc, Golo, puisque te voilà encore par ici, il faut que je te parle une bonne fois.

Il ne répondait pas, mais elle se plaça nettement devant lui et continua :

— C’est pour savoir ce que tu as à tourner comme ça autour de notre maison. Si c’est pour me voir, eh bien, me voici, regarde-moi et puis n’y reviens plus. Il faut que ça cesse, ce métier-là ! Tu sais que je suis mariée, n’est-ce pas ? Alors, qu’est-ce que tu cherches, qu’est-ce que tu espères ? Tu ne crois peut-être pas que je vais laisser mon homme en plan pour m’en aller avec toi, dis ?

Un reste de fierté monta au cœur de Golo :

— Je ne te demande rien, fit-il, et je ne te cherche pas non plus. Qu’est-ce qui te prend ? En voilà des histoires, parce que je passe dans la rue ! Faut que tu sois joliment glorieuse pour te figurer que je viens par ici pour tes beaux yeux !