— On s’en va, reprit Golo, on s’en va. Mais, comme je te le disais tout à l’heure, il y a encore une chose que je voudrais bien te demander. Voyons, Cendrine, puisque je vais partir et que nous ne nous reverrons jamais, laisse-moi t’embrasser une fois, une fois seulement ; tu ne peux pas me refuser cela. Après, tu seras tranquille pour toujours, je te le promets.

— M’embrasser ? répondit-elle, avec un rire un peu forcé, m’embrasser ? Eh bien, tu ne te gênes pas ! Tu as de jolies idées ! Non, mais, tu n’es pas autrement malade ?… Et puis, si Albert vient à le savoir, il m’en fera, une vie !

— Ce n’est pas moi qui irai lui dire, puisque je pars demain matin, riposta Golo ; et à moins que ce ne soit toi, je ne vois pas comment… Allons, tu n’auras pas le cœur de me refuser.

Le père Rutel, de plus en plus inquiet du résultat de son affût, intervint brusquement :

— Comment, ce n’est pas encore fini, vos grimaces, depuis le temps ?… Il s’en va et il veut t’embrasser ? Eh bien, en voilà une affaire ! Embrasse-la, Golo, c’est moi qui te le permets… Ah merci ! pour une fricassée de museaux, du diable si c’est la peine de s’enrhumer !

Alors, sans rien dire, Cendrine tendit la joue ; et lui, saisit son ancienne à bras le corps. Ce baiser, désiré depuis si longtemps, il l’obtenait enfin, et, dans cette possession d’une minute, il s’efforçait de prendre la revanche de son attente. Toutes les ardeurs d’autrefois, si mal étouffées, flambaient d’une flamme dernière ; son être entier se ramassait dans cette étreinte rude et folle, se projetait hors de lui-même avec une sorte de fureur, comme s’il eût souhaité transmettre à la femme qu’il perdait le sort qui avait fait de lui un malheureux. Elle le repoussait, à la fin :

— Allons, c’est assez, sois raisonnable.

Il la regarda une dernière fois, résumant toute sa personne, puis, craignant sans doute d’affaiblir l’image qu’il allait emporter dans sa mémoire, sans dire un mot, sans tourner la tête, il s’enfuit sur le chemin, comme un voleur.

Cendrine regagnait la maison, le père Rutel retournait à ses ramiers, un peu de vent s’était levé, et, dans le jardin qu’envahissait la nuit, un petit moulin qui servait à épouvanter les moineaux, grinçait au bout de sa perche.

XVI