Dans l’aube hésitante d’une matinée de janvier, Golo, de bonne heure, s’éveillait. Tout de suite il se levait et, très calme, faisait ses préparatifs de départ, endossait ses beaux habits, ficelait ses hardes. L’angélus tintait à l’église. Le jour venait. Sur le ciel blême, la branche du noyer se dessinait toute noire, et dans la chambre, peu à peu, la nuit se retirait des choses. Golo, un instant, songea que ces choses, il ne les reverrait plus ; mais il était décidé à ne pas s’attendrir et, bravement, il s’appliquait à plier ses vêtements et son linge, à réunir les livres qui lui appartenaient et qu’il avait lus jadis. Méthodiquement, il les casait au fond de sa valise, une valise de toile jaune, toute neuve, achetée un jour de tristesse, en prévision d’un départ inévitable. Quand il l’eut fermée, Golo l’empoigna bravement et, sans oser jeter un dernier regard à la vieille armoire, au lit défait, à la cage vide, pour faire ses adieux au père Hénocque, se raidissant dès les premières marches il descendit l’escalier. Hénocque était en bas. Brusquement, Golo lui annonça la chose : il s’en allait. — Pourquoi ? Il ne donnait pas de motifs valables, et le vieux menuisier, qui ne pouvait croire à cette détermination, trouvait de bonnes raisons pour le retenir.

« Quitter Villebard, c’était très bien. Encore devait-il savoir où il allait et où il trouverait de l’ouvrage… Les absents ont toujours tort… Pierre qui roule n’amasse pas mousse… Et d’ailleurs, de quoi Golo avait-il à se plaindre chez lui, Hénocque ? Il ne pouvait pas dire qu’on le tracassait, et, bien sûr, il ne rencontrerait jamais chez un autre patron autant de patience. Sans doute, on lui avait supprimé sa paye, puisqu’il ne voulait plus rien faire ; mais sa paye, on ne demandait qu’à la lui rendre. »

— Je sais bien que vous êtes un brave homme, dit Golo. Quant à la paye, ça ne changerait rien.

Alors, très ému, Hénocque :

— Eh bien, et nous ? nous ne te manquerons donc pas ? Toi parti, la maison va être bien triste ? Car censément tu étais l’aîné de nos garçons, brigand.

Golo tenait bon, secouait la tête.

— Attends toujours à demain ; d’ici là tu réfléchiras. Aujourd’hui c’est dimanche et, ce soir, nous mangeons du dindon… Allons, c’est convenu, tu restes…

« Non, non, c’était impossible, son parti était pris ; quant à la raison, il n’y avait pas besoin de la chercher bien loin. »

Et d’un geste, par-dessus le mur de la cour, il indiquait le jardin du Roc.

— Sans ça, allez, père Hénocque, je resterais ici, pour sûr. C’est vrai que, depuis quelque temps, je ne suis plus qu’un propre à rien, mais je vous aime bien tout de même et la patronne aussi, sans compter les gamins… Enfin, on se reverra peut-être. D’ailleurs, je vous laisse ma malle là-haut : je pense qu’elle ne vous embarrassera pas. C’est comme ma maison… si vous pouvez aller y faire un petit tour de temps en temps… Un de ces quatre matins, je reviendrai régler tout cela, mais aujourd’hui, là, il faut que je m’en aille. Adieu.