—Bon! fit Dragonne en riant, ils s’étaient barricadés. Ces braves gens sont fous.

Tandis que Dragonne attendait que la porte s’ouvrît, l’oncle Antoine avait le vertige à son poste de sentinelle. Il avait épaulé dix fois, dix fois la crosse de son fusil était retombée. La terreur s’emparait de lui à la pensée qu’il avait devant lui une femme, et que cette femme l’avait sauvé.

Au bout de dix minutes d’hésitations, de pourparlers et de conciliabules entre les deux châtelains, dont l’épouvante allait croissant, et leurs valets qui frissonnaient au seul nom de Dragonne, la porte de la tour finit par s’ouvrir, et mademoiselle de Lancy entrant, appuyée sur Gaston, se trouva face à face avec l’oncle Joseph, fort pâle et fort ému, et l’oncle Antoine, qui avait abandonné son poste d’observation et était rouge comme un coquelicot.

Dragonne était charmante dans son négligé du matin; elle souriait avec rêverie et ne ressemblait à rien moins qu’à cette Dragonne chasseresse, à cette amazone redoutable qui pourchassait les Vieux-Loup, et dont l’imagination des honnêtes vieillards s’était singulièrement exagéré la férocité.

L’oncle Joseph et l’oncle Antoine, après avoir reculé devant elle, éprouvèrent quelque honte de tous ces préparatifs de défense ridicules que la jeune fille et Gaston remarquaient en réprimant à grand’peine un éclat de rire. Ils allèrent même jusqu’à ordonner aux cinq ou six valets qui tremblaient dans le coin le plus obscur de la cuisine, de déposer leurs armes, et eux-mêmes replacèrent au trophée leurs innocents fusils.

Dragonne s’assit alors dans le grand fauteuil à clous d’or, que l’oncle Antoine, obéissant à un instinct de courtoisie, mélangé peut-être d’un reste de terreur, lui avait avancé.

—Ah çà! dit-elle en riant et regardant tour à tour les deux châtelains, je suis donc bien terrible, messieurs mes voisins, que vous prenez de telles précautions pour vous garer du manche de mon ombrelle. Regardez-moi donc, monsieur le baron, et vous, monsieur le chevalier, vous qui me devez un assez joli cierge depuis hier, et puis, dites-moi tous deux s’il est nécessaire, pour me recevoir, de distribuer des armes à cinq ou six lourdauds, d’armer vos fusils à double coup, et de barricader toutes les portes, ce qui fait frissonner et pleurer cette jolie enfant que je vois là, dans l’angle de la cheminée, ses beaux yeux remplis de larmes.

Et Diane tendit la main à Mignonne.

—Venez donc, ma petite cousine, lui dit-elle.

—Sa cousine! exclamèrent les deux vieillards avec stupéfaction.