—Pourquoi pas? répondit mademoiselle de Lancy, puisque j’épouse M. Gaston de Vieux-Loup, que voilà.

L’oncle Joseph recula, et ses cheveux se hérissèrent; l’oncle Antoine eut le vertige, et il crut un moment qu’il était encore au pouvoir de la pouliche qui le traînait sur les cailloux de la route.

—Mes chers oncles, dit alors Gaston, vous n’en voulez tant au marquis de Lancy que parce que, instinctivement, vous sentez que nous avons les plus grands torts, et que le meurtre de son frère, le chevalier, pèse sur votre conscience. Vous seriez moins disposés à haïr, si vous étiez moins coupables, aujourd’hui surtout, n’est-ce pas? Oh! l’un de vous n’est encore de ce monde que parce qu’il a plu à Dieu de placer des Lancy sur son chemin.

L’oncle Antoine baissa la tête et balbutia.

—Eh bien! reprit Gaston, rassurez-vous; mon père n’a point tué le chevalier de Lancy, mais son laquais. Le chevalier de Lancy est mort aux Indes l’année dernière, et voici son fils que je vous présente.

Là-dessus, Dragonne reprit la parole et narra si spirituellement l’histoire du chevalier, que l’oncle Antoine, qui prisait fort les conteurs et les contes, se sentit subjugué. L’oncle Joseph gardait cependant un silence farouche.

—Savez-vous bien, reprit Dragonne, que notre dernière querelle, messieurs mes voisins, date du règne de Louis XV, et qu’il y a plus de cent ans? N’est-ce pas qu’il serait temps que cela finît et qu’une des deux races fît des excuses à l’autre?

—Des excuses! exclamèrent les deux gentilshommes avec indignation.

—Mon Dieu! oui, répondit Dragonne, et ce sont les Lancy qui les font. Moi, Dragonne de Lancy, le diable incarné, comme vous dites, le véritable homme de la famille, ainsi que vous le prétendez, je vous fais humblement mes excuses, messieurs mes oncles.

Et la jeune fille prit la main des deux vieillards qui essayèrent bien de se dégager et de se débattre, mais demeurèrent fascinés par son sourire et sa douce voix.