—C’est drôle tout de même, murmura Jean le sarcleur à l’oreille de Lazare le bouvier, c’est une vraie enjôleuse que cette demoiselle.
—Et jolie! répondit Lazare avec une béate admiration.
—Messieurs mes oncles, acheva Dragonne en prenant Mignonne dans ses bras, je vous demande la main de ma cousine pour mon frère Albert.
Les dignes châtelains de la Châtaigneraie essayèrent bien de résister encore; mais ils avaient tremblé dix ans au seul nom de Dragonne, ils n’étaient pas assez forts pour lui résister. Elle les enjôla, pour justifier le mot de Jean le sarcleur.
Le soir même, M. le marquis de Lancy et M. le baron de Vieux-Loup se réconcilièrent publiquement. Le lendemain, il y eut un grand dîner de famille à la Fauconnière, et quinze jours après, dans la petite église de la Châtaigneraie, Gaston et Dragonne, Albert et Mignonne furent unis à la même heure et par le même prêtre qui avait éduqué Mignonne et l’avait rendue plus savante que lui.
Aujourd’hui, le marquis et la marquise sont morts, mais les excellents seigneurs de la Châtaigneraie vivent encore et se portent à merveille.
Quand vient le printemps, Dragonne et Gaston, Albert et Mignonne, qui habitent Paris, accourent en Morvan; et c’est alors entre les deux vieillards une lutte perpétuelle de petits soins, de délicatesses, de caresses et d’attentions pour cette jolie Mignonne et cette terrible Dragonne qui maniait si lestement le gourdin et la crosse de fusil.
Dragonne a renoncé à son justaucorps de chasse, elle ne tire plus l’épée ni le pistolet, mais elle se promène, son ombrelle sur l’épaule, dans les grands bois qui avoisinent la Châtaigneraie, au bras de l’oncle Antoine, avec lequel elle discute gravement romans et littérature. Quant à l’oncle Joseph, il dit souvent, en écoutant sa belle-nièce qui cherche à le distraire, car il tourne insensiblement à l’hypocondrie:
—Savez-vous bien, madame la baronne de Vieux-Loup, que vous lanciez les pierres comme un frondeur du moyen âge...
—Bah!... fait Dragonne piquée, vous vous en souvenez encore, mon bon oncle?