—Mon colonel!...
—Il n'y a pas autre chose, un indice, un mot que tu te rappelles?
Le marquis, en disant cela, avait saisi les mains de Tony.
—Alors ne vous moquez pas de moi, reprit l'enfant. Ne me dites pas que je vous fais un conte, mais il y a une chose qui s'est gravée dans mon esprit. Un soir, c'était encore au village... nous avions pris notre repas et ma mère nourricière me faisait faire ma prière. J'allais donc me coucher... Tout à coup, la porte s'ouvre brusquement, des hommes masqués font irruption dans la pièce où nous nous tenions. «Sauve-toi, ils veulent te tuer!» me crie la brave paysanne, en se mettant entre les hommes masqués et moi. Épouvanté, je m'enfuis par une porte qui donnait sur le verger, mais non sans voir celui qui me servait de père renversé par ses agresseurs, blessé, sanglant... J'avais tout au plus six ans. Mais, s'interrompit Tony, qu'avez-vous, mon colonel?
—Moi, rien... rien... continue! La route m'a fatigué. A mon âge, mon ami, cela n'a rien de surprenant. Mais reprends ton récit. Tu m'intrigues au plus haut point.
—Mon Dieu, mon colonel, il me reste bien peu de choses à dire... Éperdu, j'ai marché au hasard à travers champs, me dirigeant vers les lumières que j'apercevais au loin et qui étaient celles des barrières de Paris... j'arrivai dans la ville...je continuai à aller devant moi, jusqu'à ce que je tombasse de fatigue et de sommeil... C'est alors que cette brave et digne femme, mame Toinon, la fripière de la rue des Jeux-Neufs, prit pitié de moi, me recueillit, m'adopta... Mon colonel, vous chancelez?...
En effet, le marquis de Langevin tremblait épouvantablement; il était d'une pâleur mortelle! Il passa la main sur son front, et murmura avec effort:
—Non, je n'ai rien... rien... tais-toi!...
Le colonel continua à regarder attentivement Tony, en semblant chercher sur ses traits une ressemblance... A la fin, il se remit et dit froidement, presque avec sécheresse:
—C'est bien, Tony. Vous resterez mon secrétaire et je me charge de vous. Je vous défendrai contre toutes les attaques, je confondrai ceux qui voudraient vous nuire...