—Cet homme a trop d'audace, s'écria-t-il avec l'accent d'une violente colère. Interroger mes officiers!... Et de quel droit?... Se croit-il donc encore dans ses domaines de Mingréli, où il fait haute et basse justice?
Le marquis se promenait à grands pas avec fureur. Le muet, qui avait apporté la lettre, le regardait d'autant plus étonné qu'il ne comprenait rien à ses paroles.
—Personne, autre que le maréchal de Saxe et moi, n'a de pouvoir sur mes régiments! poursuivit le marquis de Langevin, dont la fureur allait croissante. Je suis colonel-général des gardes-françaises et je ne permettrai à qui que ce soit, fût-ce à un prince du sang, de le prendre ainsi avec moi. Retournez dire à votre maître...
Le muet l'interrompit par une pantomime expressive. Il mit un doigt sur son oreille, un autre sur sa bouche et secoua tristement la tête.
Toute la colère du marquis s'évanouit.
—C'est vrai, dit-il, reprenant la dignité qui convenait à sa situation et à son rang. J'oubliais à qui je faisais part de mes reproches.
Il alla à un bureau, prit une large feuille de papier à ses armes, et écrivit de sa grosse et large écriture:
«Monsieur le comte,
«Leurs supérieurs ont seuls le droit d'interroger un officier et même un simple soldat. Je ne puis donc acquiescer à la demande que vous m'adressez.
«Mais, désireux que justice se fasse, je vais assembler moi-même un conseil d'enquête pour éclaircir cette affaire.
«J'aurai l'honneur de vous communiquer le résultat de l'enquête.
«Veuillez agréer mes salutations.
«Marquis de LANGEVIN,
«Colonel-général des gardes-françaises.»
Deux heures plus tard, dans la salle où avait eu lieu la fête de la veille, le conseil était réuni.
Le marquis de Langevin, en grand uniforme, la croix de Saint-Louis sur la poitrine, présidait. A sa droite et à sa gauche, deux officiers supérieurs, vieux compagnons d'armes, lui tenaient lieu d'assesseurs. Tony, assis à une petite table, à gauche, remplissait les fonctions de secrétaire.