—Voilà le maître enterré, se dit-il. Personne ne sait où il est. C'est le traban qui va s'occuper de diriger le château. Or, comme le traban commence à croire que le vieux est parti avec la marquise, il va bientôt se consoler de l'absence de son maître avec son système habituel, l'eau-de-vie de Dantzig... Chacun son goût; moi je préfère le vin de France... Mais, en attendant, nous allons être, à nous tous, les maîtres, les vrais maîtres du château. Nous allons bien nous amuser!
Les tambours battirent aux champs. Avant le départ, le maréchal et le marquis passaient devant les troupes.
—Ça m'émotionne, murmura le nain, d'entendre ces tambours. Pour un rien, si je n'étais si petit, je m'enrôlerais dans les gardes-françaises, avec les Hommes Rouges... Malheureusement, il faut cinq pieds six pouces et je n'ai guère plus que les deux tiers de la taille... Si cette brave maman Nicolo voulait de moi pour employé?
Il était arrivé aux cuisines et profitant de nouveau du désarroi général, il se versait coup sur coup de grands verres de vin de Bourgogne.
—Vrai Dieu! disait-il tout haut avec un enthousiasme croissant... C'est une belle femme, maman Nicolo, haute en couleur et bien plantée... Elle a des bras solides et ferait joliment respecter l'homme qui saurait lui plaire. Et pourquoi ne lui plairais-je pas? Sarpejeu, pour n'être pas aussi long que tous ces escogriffes, je n'en suis pas plus laid... et puis, je suis un malin, moi!... Eh! eh! j'ai envie d'aller demander maman Nicolo en mariage!
Il avala une nouvelle rasade. Sa figure blême prit des tons violacés.
—Positivement, continua-t-il, on s'ennuie au château. On n'a personne avec qui causer... Je ne suis pas bavard, mais je sais parler quand il le faut. Ici, il n'y a que des infirmes... pouah! vilaine société! A l'armée, au contraire, il y a de bons vivants, buvant sec et souvent... Je ne suis point ivrogne, mais j'aime à boire un verre de vin avec un ami... Quand j'aurai épousé la vivandière, je pourrai trinquer avec mes amis, avec les gardes françaises, tant que cela me fera plaisir!... Hourra! c'est dit, j'épouse maman Nicolo!...
Le bout d'homme, se levant tout titubant, sortit du château afin d'aller exposer sa demande. Sous l'influence du bourgogne, il voyait tout en rose et ne doutait pas un seul instant qu'on put le refuser.
Mais, en bas une singulière surprise l'attendait.
Tandis que d'un côté les gardes-françaises défilaient pour rejoindre la frontière, de l'autre, dans le carrosse du marquis de Langevin, le carrosse qui suivait l'armée et où, en temps ordinaire, selon l'usage de l'époque, le colonel passait la nuit, maman Nicolo, Bavette et Réjane se disposaient à partir du côté de Paris.