C'est que Tony était riche, en effet. La Providence, qui n'avait pas donné au marquis de Langevin le temps de laisser sa fortune à son petit-fils, avait réparé cet oubli en inspirant cette pensée au baron de Chartille.
Notre ami Tony possédait bel et bien quatorze beaux millions au soleil, sans compter le château de Saint-Germain. Il ne tenait qu'à lui de devenir un personnage; il eût pu vivre en grand seigneur, quitter le service, s'anoblir en achetant «une savonnette à vilain» comme on disait alors. Mais il se souciait bien de tout cela! Non! Le régiment, c'était sa famille; il ne voulait d'autre nom, d'autres titres que ceux qu'il avait conquis; il n'était ni marquis, ni comte, il était «le lieutenant Tony» et cela lui suffisait. Deux choses seulement troublaient sa tranquillité.
D'abord le souvenir de Maurevailles, auquel il avait voué une haine sans borne. Quand ce nom, par hasard, était prononcé à l'hôtel de Vilers, le marquis et Tony mettaient tous deux à la fois la main sur la garde de leur épée.
—Ce misérable, s'écriait Vilers, nous a volé sa mort. Ah! qu'il revienne, je n'ai plus que lui pour adversaire, et le ciel est de mon côté.
—Non pas, disait Tony, vous n'avez pas le droit de le tuer. Il m'appartient. J'ai à venger la mort du baron de Chartille...
Un autre souvenir aussi tenait au coeur de Tony, mais celui-là, il le gardait pour lui: c'était celui de Bavette.
Il revoyait souvent la jeune fille à l'hôtel de Vilers et son amour se ravivait de plus en plus.
Seulement, depuis la façon dont Tony avait baissé les yeux devant elle en entrant chez maman Nicolo, le jour de sa réapparition, la jeune fille avait un serpent dans le coeur, et de son côté Tony, honteux de ce qu'il avait fait, n'osait plus reprendre les douces causeries d'autrefois.
Il lui fallait cependant ou renoncer à elle—et il n'en avait pas le courage—ou en finir avec cette situation en la demandant en mariage à maman Nicolo. C'est ce qu'il n'hésita pas à faire.
Maman Nicolo bondit de joie, mais l'envoya à l'hôtel de Vilers vers Bavette qui, digne et fière: