—Ah!... Ne la verrai-je donc pas ce soir?
Les Maures haussèrent les épaules d’une certaine façon qui signifiait qu’ils n’en savaient absolument rien, et qu’il leur était impossible de le renseigner le moins du monde.
—Quand Votre Seigneurie aura besoin de quelque chose, ajouta l’orateur ordinaire, elle voudra bien frapper avec cette baguette sur ce timbre. Votre Seigneurie a besoin sans doute d’être seule et de méditer. Son souper est servi; nous lui laissons son domestique pour la servir.
Et les Maures s’inclinèrent avec respect et se retirèrent, laissant don Paëz seul avec Juan.
—Après tout, la princesse inconnue qui m’héberge a une étrange manière de recevoir ses hôtes! Mais le souper est délicieux, en apparence, du moins. J’ai faim, soupons!
Sur un signe qu’il fit, Juan découpa un quartier de venaison, tandis que lui-même, don Paëz, se servait amplement d’une bisque de perdreaux aux truffes de Guienne.
Un homme qui a faim et soif n’a pas le temps de réfléchir. Le colonel des gardes fit largement honneur au souper succulent de la princesse mystérieuse; il vida gaillardement les deux flacons, et, arrivé enfin à cet état de béatitude inexprimable qu’on éprouve après un excellent repas, il se renversa mollement sur le dossier de son fauteuil et se prit à rêver.
Les fenêtres étaient ouvertes; l’air embaumé des jardins entrait à flots et se mariait aux parfums de la salle; la lune, d’une pureté extrême, éclairait en plein le lac et les coteaux voisins, répandant sur ce vallon frais et charmant une teinte de mélancolie vaporeuse à laquelle une âme plus vulgaire que celle de don Paëz se fût abandonnée tout entière.
De la place qu’il occupait, notre cavalier apercevait une partie du paysage qui entourait le castel maure.
Il se laissa aller à le contempler, oubliant pendant une heure ses rêves d’ambition, pour se dire que si la princesse était aussi belle que le castel et ses alentours, bien heureux serait l’homme qui posséderait son amour.