Et involontairement encore il songea à la gitana.
—Elle était bien belle! murmura-t-il, et jamais femme ne m’a frappé comme cette reine en haillons. Son amour doit être une enivrante chose pour un homme capable de le comprendre et de le partager... tandis que moi...
Don Paëz allait blasphémer sans doute une fois de plus, quand les sons d’un brillant orchestre résonnèrent sous la croisée. C’était une sérénade, politesse toute castillane que lui faisait son hôtesse inconnue.
Les instruments étaient, pour la plupart, des instruments à cordes d’une harmonie parfaite, et ils palpitaient sous des mains habiles.
D’abord la musique fut brillante, animée, presque joyeuse comme une danse mauresque ou un boléro de muletiers et de majas; ensuite elle prit une tournure grave comme un chant d’église, un psaume débité par les voix sourdes d’une communauté de Bénédictins, derrière les vitraux d’un cloître, entre minuit et deux heures du matin—enfin, les notes sévères s’adoucirent par degrés, puis revêtirent un cachet de mélancolie si rêveuse et si triste que le cœur de marbre du cavalier remua dans sa poitrine et qu’il sentit une larme obscurcir la prunelle de son œil noir. Puis encore, il vint un moment où cette musique fut tellement poignante que don Paëz éprouva une violente douleur, et porta alternativement sa main fébrile de sa poitrine à son front.
Et l’image de la gitana reparut plus séduisante, plus belle mille fois dans son souvenir troublé.
Alors l’infante aux bras d’albâtre, le sombre Philippe II son père, cette maison du roi si brillante qu’il commandait, ces courtisans jaloux acharnés à sa perte, ce frère qu’il aimait comme son enfant, cet enfant perdu qu’il fallait retrouver pour lui conquérir un trône, tout ce qui remplissait l’âme et la tête de don Paëz s’évanouit et s’effaça... La gitana seule resta debout avec son enivrant et fier sourire aux lèvres, son regard magnétique, ses mains et ses pieds de reine, sa chevelure noire et crêpée, que l’imagination de don Paëz se plut à dérouler en flots capricieux pour voiler des épaules délicieuses.
Et la musique résonnait toujours, magique enchanteresse, à la voix de laquelle don Paëz semblait se métamorphoser peu à peu et perdre sa sauvage humeur. Un moment cependant il parut vouloir se réveiller de ce songe qu’il croyait faire, et contre lequel protestaient son égoïsme et son orgueil;—mais, soudain, une porte s’ouvrit à deux battants, un Maure parut et annonça:
—Madame!
Et don Paëz, qui s’était levé à demi, retomba dans son fauteuil et poussa un cri étrange où se fondirent la joie et la terreur, l’angoisse et la folie, le désespoir et la défaite et les enivrements du rêve enfin réalisé.