—De pauvres bohémiens qui valent mieux, à cette heure, que les gardes du roi que tu commandes, beau don Paëz, répondit l’un d’eux en ricanant.
Et tous trois s’élancèrent sur le gentilhomme désarmé et tenant l’infante dans ses bras;—ils l’enlacèrent avec une force herculéenne, le terrassèrent malgré ses efforts inouïs, désespérés, et le garrottèrent.
—Beau don Paëz, dit alors celui qui déjà avait pris la parole, tu viens de faire notre fortune. Merci! une infante d’Espagne! voilà, par saint Jacques! une belle rançon!
Don Paëz frissonna; don Paëz, le brave et le hardi, eut peur à ces mots sinistres.
—Misérable! exclama-t-il, que comptez-vous donc faire de nous?
—Rien de mauvais, beau gentilhomme; nous espérons avoir quelques milliers de doublons à l’effigie de feu Sa Majesté l’empereur Charles-Quint et de son très haut et puissant héritier Philippe II, roi des Espagnes et des Indes. Voilà tout.
—Je vous ferai pendre, scélérats! s’écria le favori de Philippe II.
—Si nous voulions te pendre nous-mêmes et à l’instant, répliqua le gitano en ricanant, la chose nous serait facile; il y a ici bon nombre d’arbres qui serviraient de potence, mon maître; mais, sois tranquille, nous ne sommes pas de ces obscurs bandits satisfaits de pouvoir assassiner un gentilhomme afin de lui voler sa bourse et sa défroque; nous entendons mieux nos affaires, ami Paëz, comme dit le roi; et nous savons ce que vaut la vie d’un colonel des gardes et celle d’une infante d’Espagne.
—Vraiment! fit don Paëz redevenu calme, vous ne paraissez vous en douter nullement, mes maîtres, car cette infante d’Espagne dont vous voulez tirer parti, vous la laissez évanouie et couchée sur l’herbe, sans lui porter le moindre secours. Don Paëz en parlant ainsi avait un sourire de mépris aux lèvres, et il essayait vainement de ronger ses liens ou de les couper avec ses dents.
—Beau don Paëz, répondit le gitano avec un dédain glacé, tu insultes notre race et tu as tort, car les Maures valent les Espagnols, et nous avons sous nos capes trouées plus d’or qu’il n’en résonne dans ta ceinture de cuir de Cordoue ouvragé. Et puis, ajouta négligemment le gitano, tu nous insultes, toi qui es brave, ni plus ni moins qu’un lâche, car tu sais bien que notre métier n’est pas de tuer les gens désarmés—surtout...—et le Maure ricana de nouveau, quand ce sont des colonels, favoris d’un roi puissant, et pour la liberté desquels l’Espagne fera sans scrupule une large trouée aux caisses d’or enfouies dans les caves de l’Escurial. Sois tranquille, Paëz, nous allons transporter l’infante en lieu sûr, et nous en aurons les plus grands soins. Nous la traiterons selon son rang, et puis, comme tu as une parole excellente, comme on y peut croire aveuglément, nous te demanderons ta parole, et tu iras chercher à l’Escurial ou à Madrid sa rançon et la tienne.