—O ma sœur, murmura-t-il, pauvre enfant dont l’amour a dompté et ployé la nature indépendante et sauvage, pauvre cœur brisé, le bonheur n’est point fait pour toi! une larme perla au travers de ses doigts, un moment il courba le front sous une douleur terrible; puis il le releva soudain et murmura:
—Les rois aussi doivent fermer leur cœur aux joies saintes de l’amour et de la famille, eux aussi doivent marcher tristes et seuls et renoncer au bonheur; ils doivent ne songer qu’à leur peuple.—Je suis roi, don Paëz, j’ai pris la couronne et tiré l’épée pour affranchir du joug le peuple de mes pères, il faudra que l’on brise cette couronne sur mon front et cette épée dans ma main, si je les dépose avant que ce peuple soit libre! Adieu, don Paëz, nulle malédiction ne franchira le seuil de cette maison où ton insensibilité sème le désespoir. Des cœurs amis te suivront, et si un jour, meurtri et brisé, las d’insulter au bonheur, tu lui demandes grâce enfin, reviens, don Paëz, reviens ici! Si Dieu a béni nos armes, si je suis roi de fait, comme aujourd’hui je le suis de droit, tu partageras ma puissance, nous règnerons ensemble, unis l’un à l’autre par le sourire et l’amour d’une femme dont nous tiendrons chacun une main.
—Taisez-vous! sire, tais-toi, don Fernand, s’écria le colonel des gardes, tu me feras chanceler si je t’écoutais plus longtemps. Adieu...
—Adieu donc, ami; dans vingt-quatre heures, la guerre aura mis entre nous des larmes et des flots de sang; sers ce maître que je combats, puisque telle est ta destinée; mais avant serrons-nous la main, et si, au jour d’une bataille, nous avons le temps de nous embrasser avant de croiser le fer...
—Nous le ferons, adieu!
Et don Paëz que l’émotion gagnait, s’enfuit précipitamment.
Dans la cour, Juan attendait, tenant en main le cheval de son maître et le sien.
Don Paëz sauta en selle et enfonça l’éperon aux flancs du généreux animal qui prit le galop en hennissant de douleur.
Au moment où le colonel des gardes atteignait le sommet de la colline d’où quelques heures auparavant il avait aperçu les lumières du castel arabe, les premières lueurs du jour, scintillant au milieu des ténèbres, pâlirent l’éclat des étoiles dans le ciel oriental, et ricochant sur la crête encore baignée de rosée des montagnes, le crépuscule resplendit sur le petit lac et éclaira cette demeure où le bonheur avait essayé d’enlacer don Paëz.
Le cavalier fit faire volte-face à sa monture, tourna les yeux vers le castel, contempla ce vallon paisible et verdoyant où la guerre allait bientôt transporter son sanglant théâtre, et, posant la main sur son cœur qui battait maintenant avec la froide régularité d’une horloge, il murmura avec un fier sourire: