—Tu es brave, don Paëz; nul jamais n’en a douté et n’en doutera; mais tu n’es pas de notre nation et tu as combattu dans les rangs de nos ennemis...

—C’est vrai, répondit don Paëz; mais le roi Philippe II m’a insulté, et quand on a nom don Paëz, on ne pardonne pas une insulte! Je ne suis point de race maure, mais je ne suis pas non plus de race espagnole, et mes ancêtres portaient couronne au front. Votre roi est mort, me léguant son sceptre; je prends ce sceptre et je vous dis: vous êtes désormais mon peuple, et la dernière goutte de mon sang, la dernière pensée de mon cœur est à vous! Vous étiez tout à l’heure forts et redoutables; la mort a ravagé vos bataillons, dont il ne reste plus que des débris—eh bien! avec les trésors que m’a légués votre roi, nous achèterons une armée, nous triompherons ou nous succomberons ensemble; périr les armes à la main avec un roi à sa tête n’est point le trépas pour un peuple comme vous, c’est un triomphe à l’heure présente, c’est l’immortalité dans l’avenir!

Et don Paëz était si beau et si fier en ce moment, il avait la tête si haute, le geste si noble, le regard si étincelant, que l’enthousiasme galvanisa ces hommes sanglants et mutilés qui foulaient du pied les cadavres de leurs frères, et qu’ils s’écrièrent d’une voix unanime:

—Vive don Paëz!

Alors Aben-Saïd, dont les premières brumes de la mort obscurcissaient déjà les regards, s’avança en chancelant vers don Paëz, mit un genou en terre et lui dit:

—Prends mes deux mains dans la tienne, en signe de vasselage; je te fais hommage lige, et au nom des débris de ce peuple, dont j’étais le dernier chef, je te reconnais et te salue pour mon roi!

Et Aben-Saïd se releva; il fit deux pas en arrière, et, d’une voix mourante, cria par trois fois, selon l’usage:

—Le roi est mort! vive le roi!

—Vive le roi! répondit la foule.

—A présent, murmura Aben-Saïd, puisque les Maures ont un chef, je puis mourir!