Don Paëz, debout sur le rempart, ayant la princesse à ses côtés, pointait lui-même un canon avec le sangfroid d’un vieil artilleur: chaque coup qui partait de sa main labourait les rangs espagnols et y creusait une large trouée; mais la trouée se refermait soudain et l’ennemi montait toujours, montait sans cesse, recruté, raffermi par de nombreux renforts, tandis que les derniers lansquenets de don Paëz tombaient sans être remplacés.

Une partie de la nuit s’écoula ainsi au milieu de cette lutte homérique à qui les ténèbres de la nuit, les hurlements de la tempête et parfois les sinistres lueurs de la foudre imprimaient un cachet de poésie sombre et sauvage. Enfin l’ennemi atteignit le rempart et envahit la forteresse; alors on se battit pied à pied, les haleines se croisant et la dague au poing.

Puis, du rempart, le combat gagna les rues, la forteresse elle-même, et l’on se battit de carrefour en carrefour, de corridor en corridor, et de salle en salle.

Et à mesure que don Paëz reculait d’un pas, les Maures et les lansquenets tombaient un à un, et puis encore il fut contraint de prendre sa femme dans ses bras et de l’emporter jusqu’à la salle basse d’une tour où il se barricada.

Cette tour était celle où la princesse avait placé le coffre de rubis et de perles entamé par Hector pour lever une armée. Le coffre servit, avec le lourd ameublement de la salle, à fortifier la porte.

Celle-ci fut bientôt criblée de balles qui continuèrent autour de don Paëz leur moisson sanglante; enfin la porte commença à être ébranlée à coups de hache et don Paëz se trouva tout seul avec sa femme, foulant les cadavres pantelants de ses derniers défenseurs.

Alors cet homme si brave fut pris du vertige, il eut peur! Peur, vraiment! car il lui sembla voir déjà l’échafaud qu’on lui dressait sur la plate-forme de l’Escurial et le bûcher où l’on traînerait la princesse comme une gitana infâme... peur! car une pensée terrible éblouit son cerveau et lui fit prendre dans ses bras la princesse avec la frénésie de l’amour et du désespoir:

—Ecoute, lui dit-il, d’une voix entrecoupée... c’est la mort... il faut mourir... mieux vaut tout de suite... dans quelques minutes, il serait trop tard... la porte est ébranlée... elle cède... et les monstres ne respecteraient pas en toi la fille de dix générations de rois... Veux-tu mourir? dis... le veux-tu?

—Tue-moi! dit-elle, en découvrant sa poitrine d’un geste plein de majesté.

—Meurs, répondit don Paëz avec délire; mais avant écoute, et meurs heureuse. Je ne regrette rien en mourant, car mon âme et la tienne vont à Dieu enlacées; je t’aime, ô ma reine! et ton dernier baiser sera le talisman qui m’ouvrira le ciel.