Don Paëz, du haut de sa tour, assistait à ce combat, et son égoïsme, son ressentiment parlant plus haut que le devoir, il se réjouit presque de voir le combat prendre cette tournure fatale aux troupes espagnoles.

Le poing sur la hanche, un sourire d’orgueil aux lèvres, il contemplait cette mêlée terrible que la fumée du canon et les reflets du soleil semblaient couvrir d’un voile aux couleurs changeantes, d’un manteau de soie et de pourpre qui en obscurcissait les détails pour imprimer à l’ensemble un cachet de poésie grandiose.

Pendant une moitié de la journée, le canon et la mousqueterie grondèrent dans la plaine, et les rangs des Maures cessèrent de se rétrécir comme une chaîne de fer et d’airain autour des Espagnols, qui se défendaient et tombaient un à un avec l’héroïsme du désespoir.

Et à mesure que l’armée maure avançait, don Paëz souriait et sentait la joie inonder son cœur et sa tête. Il la voyait déjà se déployer poudreuse et triomphante sous les canons de l’Albaïzin et de l’Alhambra, venir se heurter à ses murailles, et alors...

Alors lui, don Paëz, aurait le droit d’agir; il pourrait pointer le premier canon et s’envelopper d’une héroïque draperie de fumée et de gloire, auréole magique dont les rayons iraient éclairer les marches du trône de Philippe II, feraient tressaillir l’infante de joie et d’orgueil, et pâlir ses ennemis d’impuissance et de colère!

Alors encore, le gouvernement illusoire de l’Albaïzin grandirait de toutes les hauteurs du péril; il deviendrait le boulevart de Grenade et de l’Espagne entière; et comme don Paëz n’avait jamais désespéré de son étoile, comme il se reprenait à croire en elle avec plus de ferveur encore, il faudrait bien que sous le feu de son artillerie, les fossés de ses murs devinssent le tombeau de cette armée déjà victorieuse.

Le fracas de la mousqueterie allait s’apaisant, à mesure que l’armée maure avançait; les Espagnols décimés, sanglants, éperdus, étaient parvenus à faire une trouée, et accouraient vers leurs murailles pour s’y abriter et les défendre.

Don Paëz quitta le rempart un instant pour donner ses ordres de combat;—puis, comme la mode d’alors était de revêtir ses plus riches habits un jour de bataille, il demanda son épée à poignée de diamants, son manteau brodé d’or, son feutre à plume blanche, et il remonta sur le rempart.

L’armée maure avançait toujours.

Don Paëz pointa une pièce de sa main gantée, il prit une lance enflammée et se tint prêt à mettre le feu.