Don Paëz, l’épée à la main, l’œil étincelant, la parole brève, le geste hautain, était partout, calculant la durée de l’attaque avec le sangfroid d’un général vieilli dans les camps.

Eveillé en sursaut par le fracas fait autour de l’Albaïzin, l’Alhambra s’était illuminé, à son tour, d’une auréole de feu, et ses boulets, sifflant au-dessus des murs et des tours de l’Albaïzin, allaient ricocher sur les bataillons maures et y creuser un sillon sanglant. Le combat dura jusqu’au jour.

Au moment où naissaient les premières clartés de l’aube, les Maures se regardèrent, calculèrent l’énormité de leurs pertes, s’aperçurent que pas un bastion de Grenade et de ses faubourgs n’était pris et que le siége devait être converti en blocus pour obtenir un résultat.

Mais don Fernand de Valer, dédaignait un pareil moyen, et il lui paraissait indigne de son sang et de sa race d’affamer une ville pour la prendre. Il préféra se retirer.

De même que don Paëz n’avait pas quitté le rempart un seul moment, de même, don Fernand, épée au poing et couronne en tête, avait constamment poussé son cheval au premier rang et combattu comme un simple soldat.—Il avait fait son devoir de guerrier; son devoir de roi lui ordonnait maintenant de ménager le sang de ses sujets.

Il ordonna donc la retraite et l’effectua sans précipitation, le visage tourné vers l’ennemi et marchant le dernier.

Don Paëz vit les Maures s’éloigner; il les suivit du regard, immobile et debout à son poste de combat, le pied sur un cadavre, appuyé sur son épée et dans l’attitude d’un héros fatigué qui se repose et contemple son triomphe.

Puis, quand les Maures eurent disparu, il abaissa son œil sur le champ de bataille, sourit d’orgueil à la vue des monceaux de cadavres entassés dans les fossés et au pied des tours, et quitta enfin le rempart.

—Messire le roi, se dit-il alors, sera content de moi, je suppose, car sans moi, le roi Aben-Humeya couchait ce soir à l’Alhambra et devenait un vrai roi de Grenade. Ah! messire mon maître, mes ennemis ont remporté une première victoire, et ils ont si bien ébranlé ma faveur que vous m’avez donné une bourgade à gouverner? Eh bien, cette bourgade a grandi; en moins d’une nuit, elle est devenue une page de pierres à ajouter aux feuillets de l’histoire, et maintenant que grâce à elle et à moi, Grenade vous appartient encore, peut-être ne me refuserez-vous pas le gouvernement de la ville que je vous ai gardée!

Vous êtes un homme d’esprit, messire don José Déza, le chancelier; vous avez la langue envenimée des gens de justice et l’astuce des courtisans; vous êtes patient comme un larron, et vous avez mis trois mois à saper ma faveur dans le cœur et dans le cerveau du roi;—vous avez presque réussi, mon maître, et quelques jours de plus vous auraient suffi pour m’envoyer au bûcher. Malheureusement je viens de trouver le moyen de renverser tous vos projets d’un seul coup. Un simple cadeau que je vais faire à Sa Majesté Philippe II déridera son front plissé et me rendra sa royale amitié. Il est vrai que ce cadeau, c’est la ville de Grenade que sans moi il n’aurait plus, et le bras droit du roi son rival, le lieutenant Aben-Farax.