Don Paëz chancela.

—Oh! s’écria-t-il, je vais monter à cheval, courir à Madrid, me défendre, et malheur! malheur à ceux qui me veulent briser.

—Malheur à toi-même! frère, si tu ne fuis à l’instant. Le gentilhomme qui portait cet ordre avait douze heures d’avance sur moi; je l’ai rejoint la nuit dernière, au milieu d’une forêt; je l’ai supplié de me rendre ce parchemin et il m’a refusé; alors j’ai mis l’épée à la main...

—Et alors? fit don Paëz anxieux.

—Alors, dit mélancoliquement Hector, Dieu sans doute a été pour moi et a guidé mon épée, car je l’ai tué! Mais on aura trouvé son cadavre, et tes ennemis ne se seront point bornés sans doute à envoyer un seul message... Dans une heure peut être... Frère, acheva Hector qui tremblait, les instants qui s’écoulent en paroles inutiles valent des monceaux d’or et des royaumes; tu es encore gouverneur, on t’ouvrira les portes... Fuyons!

Don Paëz porta la main à son front:

—Fuir! murmura-t-il avec rage... O projets d’ambition! rêves de grandeur, vous n’étiez donc que des rêves?

Et comme Hector se taisait don Paëz continua avec amertume:

—C’est donc une fatalité que ceux qui sont coulés dans le moule du génie, ceux qui semblent destinés à enfermer le monde dans leur main, soient brisés sous le pied du destin avant d’arriver à leur but? et ceux qui sont nés pour voir les trônes à leur niveau, les grands seigneurs en bas des trônes et au-dessous, comme dans une brume lointaine, le reste des hommes, ceux-là doivent-ils donc se heurter à quelque obstacle inconnu et y briser leur front dans lequel Dieu a mis un de ces rayons lumineux, un de ces éclairs fulgurants devant lesquels s’inclinent les peuples et les rois?

—Espère, frère! murmura Hector.