Elle ne l’entendit point, et ne prit garde ni à son émotion ni à sa pâleur,—mais elle l’enlaça de ses bras de neige et lui dit:
—Vous vivez, don Paëz! les balles espagnoles ont donc passé sur votre tête et sifflé à vos oreilles sans vous atteindre? Vous êtes sain et sauf, ingrat!
Et elle le regardait avec enthousiasme, s’assurant qu’aucune goutte de sang autre que le sang ennemi ne maculait son pourpoint;—et elle avait peine à se contraindre et à se souvenir qu’elle était femme et princesse pour ne le point étreindre dans ses bras et sur son cœur.
Don Paëz était, lui aussi, trop troublé pour trouver un mot ou un geste qui peignît son étonnement d’une aussi étrange réception;—et, comme il se taisait, elle l’entraîna après elle, lui prit les deux mains, les pressa doucement, et lui dit:
—Savez-vous que j’ai bien souffert depuis votre départ; savez-vous, ingrat, que mes larmes cristallisées donneraient plus de diamants qu’il n’y en a dans les coffres de mes ancêtres? Oh! tu m’as torturée, don Paëz, comme jamais ne le fut une pauvre femme; ton indifférence, ton dédain, m’ont brisée... Mais tu es noble et bon, don Paëz, de revenir ici, d’accepter enfin ce que mon frère t’a offert, de vouloir faire de nous ta famille... C’est bien à toi, don Paëz, car si tu ne fusses point venu, si tu eusses tardé un jour encore... tu ne me gronderas point, n’est-ce pas? tu ne m’en voudras point d’avoir douté de toi une heure, ô mon Paëz... Si tu eusses tardé; ami, tu n’aurais plus trouvé qu’un froid cadavre et tu m’aurais aimée peut-être une heure... Tu es venu. Merci! merci car la vie est bonne avec toi, car nous te donnerons une somme de bonheur si grande que tu ne regretteras ni ce monarque ingrat qui paie tes services avec la hache du bourreau, ni cette infante sans énergie et sans cœur qui te laisse accuser et condamner sans oser te faire un invulnérable bouclier de son amour!... Oh! cette femme ne t’aimait point, Paëz: si elle t’avait aimé, elle eût écrasé sous sa mule de satin les ennemis qui ont miné ta faveur, elle fût morte avant que l’arrêt fatal tombât des lèvres du roi!
La ginata s’interrompit; elle continua à entraîner don Paëz à travers les merveilleux appartements du castel, et elle le conduisit ainsi jusqu’à cette terrasse où elle était naguère avec Saïd et où Juan l’avait rejointe.
Alors, par respect sans doute pour l’amour et la folie de leur maîtresse, les serviteurs et tous les Maures la laissèrent seule avec don Paëz; et, après un moment de silence, elle reprit:
—Oh! si l’on venait t’enlever à moi, s’il se trouvait un homme assez hardi, soldat ou homme de justice, roi ou mendiant, pour me venir disputer mon Paëz... cet homme, fût-il mon père ou mon frère, je le déchirerais avec mes dents; j’incrusterais dans sa chair l’ivoire de mes ongles; je le mordrais à la gorge comme une hyène, avant qu’il eût touché un cheveu de ta tête...
Don Paëz croyait faire un songe, et il contemplait tout frémissant cette femme, belle entre toutes, dans la splendeur poétique de la passion, l’œil étincelant, le geste hautain, le langage imagé;—et son regard s’attachait sur elle avec une sorte d’effroi, et il se demandait s’il n’avait point affaire à un fils de l’enfer devenu femme pour une heure,—le temps nécessaire pour le tenter.
—Vois-tu, reprit-elle, mon frère m’aime comme le fils de son sang, l’héritier de son nom; pour moi, il renoncera à l’espoir d’une postérité; pour moi, il abdiquerait la couronne... pour moi, pour me plaire, pour assurer mon bonheur, il te fera roi, s’il le faut! Nous sommes réunis, don Paëz, nous serons époux et rois un jour... Tes rêves d’ambition, mes rêves de bonheur seront réalisés.