Don Paëz rejeta la princesse à demi évanouie sur son épaule, s’arma de la torche et tendit la main à don Fernand:

—Adieu! lui dit-il, adieu le plus noble et le plus brave des hommes... martyr du devoir et de l’honneur, adieu!

—Adieu, frère, répondit don Fernand. Ce souterrain aboutit à la Sierra; quand tu en auras atteint l’extrémité, quand tu te retrouveras au grand air, retourne-toi, don Paëz, fixe ton regard sur ce castel, que la fumée de la mousqueterie enveloppera, et attends que cette fumée s’évanouisse. Je veux que tu assistes à mon trépas et que tu saches comment meurent les rois! Adieu...

Et don Fernand, ému un instant se redressa fier et superbe; il remit son chapeau sur sa tête, posa sa main sur le pommeau de son épée, et, tandis que don Paëz disparaissait par le souterrain, emportant dans ses bras la gitana désespérée, il cria d’une voix forte et retentissante:

—Aux armes! Maures, aux armes!

La garnison du castel était faible en nombre, mais elle avait ce courage du dévoûment qui double les forces humaines.

Tous ces soldats, qui adoraient leur souverain et avaient foi en lui comme en Dieu, vinrent se ranger à ses côtés, sûrs d’avance qu’au matin suivant pas un d’eux ne vivrait encore, mais fiers de mourir à la droite et sous les yeux du dernier descendant de leurs vieux rois.

Le castel était une coquette demeure, un nid de colombe, une charmante retraite de femme; ses fossés étaient des jardins embaumés, ses ponts-levis de simples grilles d’un merveilleux travail, ses remparts de simples terrasses où des hamacs encore suspendus se balançaient au souffle de la brise; quelques heures auparavant, il eût semblé impossible, même à un vieux soldat, d’y opposer la moindre résistance.

Eh bien! en quelques minutes, jardins embaumés, fraîches terrasses, boudoirs coquets, salles de bain eurent pris une tournure martiale, et l’odeur de la poudre en chassa les parfums d’Orient et les senteurs enivrantes des arbres et des fleurs. On roula des obusiers sur les balcons, chaque fenêtre fut convertie en meurtrière, chaque salon en porte de défense, et toutes ces dispositions furent prises sans fracas;—si bien que l’ennemi, qui s’avançait simultanément des quatre points cardinaux, espéra un moment surprendre le castel et ses hôtes, faire le roi prisonnier, presque sans coup férir.

Mais au moment où il arrivait à la portée du canon, les fenêtres, les terrasses, les jardins s’illuminent; le castel flamboya une seconde comme un volcan qui se rallume tout à coup après plusieurs siècles de sommeil et de silence,—puis un ouragan de fer et de feu s’en échappa avec un fracas lugubre et alla apprendre aux assiégeants que les rois chevaliers ne s’endorment que sur l’affût d’un canon.