Don Fernand monta au beffroi du castel. Une lunette d’une main, son épée de l’autre, il s’apprêtait à voir les péripéties du combat, avant de mourir lui-même;—et quand l’action fut engagée, il vit tomber chaque soldat avec un sourire d’orgueil, car ce soldat mourait en héros. Et quand les défenseurs du castel ne furent plus qu’une poignée d’hommes, quand les jardins furent occupés par l’ennemi, les grilles enfoncées, quand le sang ruissela sur les fleurs de cette poétique retraite, lorsque chaque boudoir, naguère empli de parfums et jusque-là retraite inviolable de la beauté, eut été empli de morts et de mourants, don Fernand quitta son poste d’observation et descendit l’épée haute, pour aller à ce trépas héroïque, le plus noble sacre d’un roi.
—Ombre de Boabdil, s’écria-t-il alors, toi qui n’eus point la force de mourir sous les murs de Grenade et t’arrêtas un moment au sommet des montagnes pour contempler une dernière fois les murs sacrés de l’Alhambra, tu eus tort en cet instant de murmurer: «Ma race est déshonorée!» car moi, le dernier fils de cette race, je meurs la tête haute, le sourire aux lèvres, l’espoir au cœur et l’épée à la main!...
Pendant ce temps, don Paëz fuyait, emportant la gitana.
Il mit près d’une heure à sortir du souterrain; et quand il en atteignit l’issue opposée, le combat était engagé sous les murs du castel.
Alors, fidèle aux dernières volontés de don Fernand, il déposa son fardeau sur le gazon et se retourna.
Certes, il n’avait jamais eu sous les yeux spectacle plus poignant et plus grandiose.
Les montagnes qui fermaient la vallée étincelaient sous le ciel assombri, tandis que la vallée était plongée tout entière dans les ténèbres, à l’exception d’un seul point qui concentra l’attention de don Paëz et celle de la gitana, qui, les coudes sur les genoux, soutenant son front dans ses mains, dardait sur ce spectacle ses yeux égarés.
Ce point était enveloppé d’un nuage blanc qui se déchirait à chaque minute et laissait échapper des éclairs dont le reflet brûlait les yeux de don Paëz;—et, à la lueur de ces éclairs, malgré l’éloignement, on distinguait facilement alors une silhouette d’homme, se dessinant en noir au sommet d’une tour, sur le bleu foncé du ciel;—et alors encore les yeux de don Paëz abandonnaient les détails du tableau pour s’attacher, fixes et désespérés, à cette silhouette.
Don Paëz et la gitana demeurèrent longtemps immobiles tous deux à la même place où ils s’étaient arrêtés; tous deux ils ne cessèrent de contempler cette silhouette, dont la calme attitude était un poëme de bravoure et d’orgueil;—et quand la silhouette eut disparu et se fut abîmée dans le nuage, ils continuèrent a écouter, anxieux, le bruit du canon et le sifflement des balles, comptant chaque éclair et chaque détonation...
Et puis il vint un moment où éclairs et détonations s’éteignirent, où le nuage, jusque-là opaque et condensé, se déroula lentement en capricieuses spirales et commença à monter dans l’azur du ciel... Et tout aussitôt une flamme rougeâtre et sombre d’abord, puis bleue et blanche s’éleva au milieu du nuage, et don Paëz et sa compagne jetèrent un cri.