—Fou! dit-elle en haussant les épaules, ce trône est à moi, je puis en disposer et je n’ai pas besoin que tu m’aimes pour t’y faire asseoir. Quand ton ambition sera satisfaite, quand tu n’auras plus ni trésors, ni pouvoir à désirer, il faudra bien que tu te laisses aller à ce courant du bonheur que tu remontes sans cesse; il faudra bien que ton œil, lassé d’explorer les déserts arides et les horizons inconnus, s’arrête enfin sur l’oasis et s’y fixe... Et alors, don Paëz, je ne te dirai plus comme naguère, «Aime-moi,» ce sera toi, ami, qui viendras emprisonner mes mains dans les tiennes, qui mettras les genoux en terre devant moi et me diras avec un baiser: «Aimons-nous!»
Don Paëz eut un geste d’impatience.
—Jusque-là, poursuivit-elle, hais-moi si tu le peux, don Paëz; traîne-moi à ta suite sans laisser tomber sur moi un seul regard, assieds-toi sur le trône à mes côtés, sans me dire: merci! Que m’importe! j’attends mon heure, et elle viendra. Quand nous aurons atteint l’armée maure, je me ferai proclamer, puis je t’offrirai ma main. Accepte-la, don Paëz, accepte-la sans hésitation ni remords, car la glace de ton cœur se fondra au soleil de mon amour, et je serai largement payée de tes dédains passés et de ta cruauté.
Et la voix de cette femme, vibrant ainsi solennelle et triste, sous un ciel étoilé, en face d’un incendie, au milieu de la solitude et du silence de la nuit, cette voix était empreinte d’une sauvage et poétique harmonie qui résonnait jusques au fond du cœur de don Paëz, et l’agitait d’un trouble inconnu.
Il demeura un moment immobile et le front courbé sous ces reproches si poignants et si doux, un moment il fut sur le point de tomber aux genoux de cette femme et de lui dire:
—Pardonne-moi, je t’aime, et la gloire n’est rien pour moi désormais auprès de ton amour.
Et elle attendait ce moment, sans nul doute, car elle demeura immobile, elle aussi, les bras ouverts, l’œil humide, attachant sur lui son regard velouté tout rempli d’enivrants espoirs.
Mais une fois encore l’orgueil de don Paëz l’emporta sur son cœur, et il répondit froidement:
—Pardonnez-moi, madame, d’avoir manqué de courtoisie avec vous, et prenez mon bras. Nous allons nous orienter et nous mettre sur les traces de mes lansquenets, qui, sans doute, ont été refoulés assez loin d’ici. Vous êtes lassée, je vais vous porter. Vos pieds se meurtriraient aux ronces de la Sierra.
Elle poussa un soupir de résignation.