—O ambition, mon astre conducteur, mon étoile polaire, à moi! je vais l’aimer.

Ils s’engagèrent, silencieux et recueillis, à travers les bruyères humides déjà de la rosée du matin, imprégnées des enivrantes senteurs de la nuit, comme deux époux qui vont à l’autel,—graves et tristes comme ceux qui conduisent un deuil funéraire, s’appuyant l’un sur l’autre, et écoutant, à leur insu, l’hymne d’amour que chantaient leurs cœurs, unis déjà par un lien mystérieux et inconnu.

L’action de la nature est puissante sur l’âme des hommes:—la nuit était belle; à peine un léger souffle de vent bruissait dans les arbres, le grillon et l’oiseau de nuit troublaient seuls de leur cri monotone l’austère silence de la sierra, tout embaumée du parfum des grenadiers et des lauriers-roses. Certes, les deux amants ne pensaient plus en ce moment au théâtre de la guerre et au récent combat qui avait ensanglanté le sol qu’ils foulaient.—Tout entiers à leur rêverie, on eût dit un page maure et une sultane errant, l’amour au cœur et sur les lèvres, dans les jardins ombreux de l’Alhambra, pendant une nuit où le roi trop confiant aurait laissé après leurs serrures les lourdes clés de son harem.

Tout à coup la princesse jeta un cri et recula; son pied venait de heurter un corps inerte et flasque, un cadavre! Ils foulaient le théâtre même du combat engagé dans la soirée précédente entre les lansquenets et les Espagnols.

—Horreur! murmura-t-elle.

Don Paëz la prit dans ses bras et la porta.

Les premières clartés du matin commençaient à iriser l’horizon oriental, et à leur lueur indécise, l’œil d’aigle de don Paëz inspecta le champ de bataille. Il était jonché de cadavres, et chaque bloc de roche blanchissant parmi les bruyères sombres était jaspé de taches sanglantes.

Parmi les morts, il y avait beaucoup de lansquenets, et don Paëz jugea que ses cinq cents hommes avaient été terriblement décimés; mais les Espagnols étaient en plus grand nombre, et il comprit qu’ils avaient dû plier et battre en retraite dès la première heure.

Tandis que don Paëz traversait le théâtre de la lutte, un éclair brilla au sommet d’une roche et une balle vint siffler aux oreilles des fugitifs.

Don Paëz leva précipitamment la tête et aperçut une douzaine de soldats espagnols qui, campés sur un petit plateau de rochers pendant la nuit, avaient été éveillés par le bruit des pas de don Paëz sur la bruyère.