—Ce bruit est celui d’une lutte suprême que l’armée maure, ton armée maintenant, don Paëz,—soutient contre trois armées espagnoles qui l’ont enveloppée.
—Tu mens! frère, tu dois mentir! s’écria don Paëz.
—Je dis vrai, frère, murmura Hector d’une voix sombre; tes ennemis étaient bien instruits, et ils savaient que tu joindrais don Fernand si tu parvenais à t’échapper de l’Albaïzin. Tu as fui, et soudain trente mille hommes qui se tenaient sur la défensive se sont avancés de toutes parts, et ont enveloppé l’armée maure que tu avais déjà décimée il y a trois jours... Nous nous sommes battus, moi et tes lansquenets, une partie de la nuit, et nous n’avons dû notre salut, après avoir laissé la moitié de nos gens sur la place, qu’à la hâte qu’avaient nos ennemis, ne te voyant point parmi nous, d’aller écraser l’armée maure à la tête de laquelle ils te croyaient.
Il ne te reste plus qu’à fuir, frère, à fuir au plus vite. Viens! j’ai encore près de trois cents hommes avec moi, c’est une escorte imposante, fuyons vers le nord-est, gagnons la plage la plus prochaine... nous y trouverons bien un navire qui voudra prendre à son bord un roi d’une heure et sa fortune chancelante.
Don Paëz paraissait ne point entendre. Debout, la main sur la garde de son épée, l’œil étincelant, il écoutait les hurlements lointains du canon et considérait un tourbillon de fumée qui, dans la plaine, au sud-est, obscurcissait l’horizon du matin.
—Frère, répéta Hector, l’heure s’écoule, il faut fuir.
Alors don Paëz se redressa comme un chêne superbe que la tempête n’a courbé qu’à demi.
—Frère, dit-il d’une voix retentissante, sonore et pleine de majesté, naguère j’étais là-bas...
Il étendit sa main dans la direction de la vallée où flamboyaient encore les débris du castel mauresque.
—J’étais là-bas, reprit-il, avec cette femme dont l’amour fait ma perte, et le frère de cette femme dont la mort me fait roi. Les brasiers s’allumaient sur tous les pics de la sierra; les armures des bataillons espagnols, s’avançant du nord et du sud, de l’est et de l’ouest, étincelaient à leur fauve lueur; le trépas montait vers nous comme une mer déchaînée qui, à l’heure du reflux, galope mugissante vers la grève et y surprend le pêcheur attardé. Alors cet homme qui vient de mourir se tourna vers moi et me dit: «Voici l’issue d’un souterrain qui aboutit à la sierra. Prends ma sœur dans tes bras et fuis.» J’hésitai et répondis: «Je ne fuirai que si tu me suis...»