Les Notables étaient réunis pour constater et étudier les souffrances de la nation bien plus que pour les soulager et y porter remède. C'était une consultation générale, un congrès de médecins politiques. Ils avaient interrogé le patient et savaient le nom de sa maladie; quant à la guérir, ce n'était pas leur affaire, et celui qui eût affiché cette prétention n'eût pas manqué de scandaliser la Faculté: «Eh! mon ami, si nous connaissions le remède, nous commencerions par nous guérir nous-mêmes. Nous ne sommes pas des charlatans, nous croyons à la médecine, et la preuve en est que nous nous soignons comme les autres d'après les ordonnances de nos confrères. Et ils disaient vrai; car en l'an de disgrâce 1788, le Clergé et la Noblesse étaient en plus fâcheuse position que le Tiers. Après son triomphe, le Peuple, qui a toujours fait sa besogne en attendant qu'il le renverse à son tour, se chargea de l'opération au moyen du remède héroïque: Il supprima le malade.

L'Assemblée des Notables avait déclaré qu'il fallait jeter l'ancre de miséricorde, et quelque temps après ma nomination à l'évêché d'Autun, je fus élu député du Clergé aux États-Généraux, oubliés depuis 1614 et convoqués à bref délai.

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

Les États-Généraux.

Il faut que chacun trouve son mot dans l'énigme de la vie; il ne sert à rien qu'on vous le dise; les uns ne l'écoutent pas, les autres le prennent à contresens.

J'avais trente-cinq ans, l'âge où l'esprit est dans toute la plénitude de sa force et de son activité. Je n'avais d'autre perspective que l'ambition, et je me trouvais entre l'Église et la Politique. On dit qu'Hercule, également entre deux selles, choisit la Vertu qui lui sembla plus belle, et qui le conduisit directement aux pieds d'Omphale, ce qui implique une certaine contradiction. L'antiquité, dans ses allégories, nous propose ainsi parfois des énigmes que nous ne comprenons pas.

Dans cette alternative, je me rappelais l'Âne de Buridan, également sollicité par la faim et la soif, et qui, n'ayant aucune raison de commencer par manger ou boire, se laisse crever entre un sac d'avoine et un seau d'eau. Un docteur trouve que l'âne est logique; n'étant ni l'un ni l'autre, ni les deux à la fois, j'aurais bu d'abord, et après cette libation, j'aurais attaqué ferme le picotin. L'argument des écoles n'est pas des mieux choisis et il y a inégalité dans les termes. Manger est bien, boire est mieux, digérer est tout.

Je choisis la Politique. Que le Pape, qui a sacré Bonaparte, me jette les Clefs de Saint Pierre, qui a renié trois fois son Maître.

À examiner froidement la situation, le travail de vingt-cinq millions d'hommes ne servait qu'à entretenir l'oisiveté de six cent mille privilégiés qui les opprimaient, et la nation était le fumier sur lequel s'élevaient avec orgueil les fleurs patriciennes. Les dix lignes de La Bruyère sur les Paysans suffisent pour expliquer la Révolution française.

Comment voulez-vous qu'un peuple ne soit pas fatalement poussé et entraîné à la Révolution, quand un noble peut impunément molester, insulter et brutaliser un citoyen, faire bâtonner Voltaire à l'hôtel Sully, frapper Mozart, emprisonner Diderot, traquer Rousseau comme une bête fauve. Il est vrai que ce même peuple verra de sang-froid guillotiner Lavoisier, Condorcet et André Chénier; mais encore y eut-il des simulacres de jugement, dont se passaient fort bien les Lettres de cachet. Louis XVI, au jeu, écrivait sur un sept de pique le nom de Beaumarchais, et la Bastille comptait un pensionnaire de plus.