Huc remarque la pierre ficelée sous une des boîtes ; il tire de ce fait une remarque judicieuse :

« Cependant, il fallait qu’ils ne fussent pas tous deux de la même pesanteur ; car pour établir entre eux un juste équilibre, on avait été obligé de ficeler un gros caillou au flanc de l’une de ces caisses. »

Il n’est pas jusqu’au chien qui ne mérite une mention ; trois coups de pinceau de l’artiste suffisent à le peindre :

« Enfin, un énorme chien à poil roux, au regard oblique, et d’une allure pleine de mauvaise humeur, fermait la marche de cette singulière caravane. ».

D’ailleurs, si Huc excelle à peindre les hommes avec qui il vivait et dont il comprenait la langue, il semble s’être entendu aussi avec les animaux, il les a bien regardés, et a su souvent ce qu’ils pensaient. Il nous montre un yak approchant d’un glacier :

(Huc, page 426). « On fit passer les animaux les premiers, d’abord les bœufs et puis les chevaux. Un magnifique bœuf à long poil ouvrit la marche ; il avança gravement jusque sur le bord du plateau ; là, après avoir allongé le cou, flairé un instant la glace, et soufflé par ses larges naseaux quelques épaisses bouffées de vapeur, il appliqua avec courage ses deux pieds de devant sur le glacier et partit à l’instant comme s’il eût été poussé par un ressort. Il descendit les jambes écartées, mais aussi raides et immobiles que si elles avaient été de marbre. Arrivé au bout du glacier, il fit la culbute et se sauva grognant et bondissant à travers des flots de neige. »

En lisant ce récit, n’avons-nous pas partagé la crainte de l’animal, et n’avons-nous pas éprouvé une sorte de soulagement à le voir en bas et hors de danger ?

Le sentiment de plaisir qu’un lecteur quelconque peut trouver à suivre le Père Huc à travers les péripéties de son voyage, personne ne l’éprouve plus vivement que nous. A chaque page de son récit, nous sommes en pays de connaissance, nous admirons des paysages déjà vus, nous assistons à des scènes qui nous sont familières.

Ce sont les yaks pris dans la glace au passage d’une rivière ; les hommes noirs venant saluer en tirant la langue et se grattant l’oreille avant d’offrir une « écharpe de félicité » ; après Tchang-ka, nous compterons le long de la route les rangées de grands obos en marbre blanc venus de loin, ou bien à Ly-tang, nous retrouverons sur les têtes des femmes les mêmes plaques d’argent circulaires que nous avons vues ; partout nous reconnaîtrons les mêmes mandarins chinois arrogants ou ridicules devant leurs inférieurs, humbles, rampants en présence de ceux qu’ils craignent : toujours insupportables.

Et nous serons heureux, si notre témoignage peut contribuer, si peu que ce soit, à accroître la réputation de sincérité qu’a méritée le récit du Père Huc, c’est-à-dire le récit d’un des voyages accomplis en Asie depuis Marco Polo.