A Lhaça, dans la pièce décorée par le missionnaire du nom de cuisine, nous avons envie de donner un coup de main à Samdadchiemba et de l’aider à faire cuire son bœuf pour en réclamer une tranche à notre tour.

(Huc, page 294). « L’heure du dîner étant venue, nous nous mîmes à table, ou plutôt nous demeurâmes accroupis à côté de notre foyer et nous découvrîmes la marmite où bouillait depuis quelques heures une bonne tranche de bœuf grognant. Samdadchiemba, en sa qualité de majordome, la fit monter à la surface du liquide au moyen d’une large spatule en bois, puis la saisit avec ses ongles et la jeta précipitamment sur un bout de planche où il la dépeça en trois portions égales. Chacun mit sa ration dans son écuelle, et à l’aide de quelques petits pains cuits sous la cendre, nous commençâmes tranquillement notre repas, sans trop nous préoccuper des escroqueries des mouchards. »

Mais il ne nous viendra pas à l’idée de suivre le missionnaire sur la « montagne des esprits ». Nous nous sentirons bien dans un bon fauteuil, au coin du feu, pour lire l’exposé des dangers qu’il court :

(Huc, page 423). « Elle (la montagne des esprits Lha-Ri) s’élevait devant nous comme un immense bloc de neige où les yeux n’apercevaient pas un seul arbre, pas un brin d’herbe, pas un point noir, qui vînt rompre l’uniformité de cette blancheur éblouissante. Ainsi qu’il avait été réglé, les bœufs à long poil, suivis de leurs conducteurs, s’avancèrent les premiers, marchant les uns après les autres, puis tous les cavaliers se rangèrent en file sur leur trace, et la longue caravane, semblable à un gigantesque serpent, déroula lentement ses grandes spirales sur les flancs de la montagne. D’abord, la pente fut peu rapide ; mais nous trouvâmes une si affreuse quantité de neige que nous étions menacés à chaque instant d’y demeurer ensevelis. On voyait les bœufs placés à la tête de la colonne avançant par soubresauts, cherchant avec anxiété à droite ou à gauche les endroits les moins périlleux, quelquefois disparaissant tout à fait dans des gouffres et bondissant au milieu de ces amas de neige mouvants, comme de gros marsouins dans les flots de l’océan. Les cavaliers qui fermaient la marche trouvaient un terrain plus solide. Nous avancions pas à pas dans un étroit et profond sillon, entre des murailles de neige qui s’élevaient au niveau de notre poitrine. Les bœufs à long poil faisaient entendre leur sourd grognement, les chevaux haletaient avec grand bruit, et les hommes, afin d’exciter le courage de la caravane, poussaient tous ensemble un cri cadencé semblable à celui des mariniers quand ils virent au cabestan. Peu à peu, la route devint tellement rude et escarpée, que la caravane paraissait comme suspendue à la montagne. Il ne fut plus possible de rester à cheval. Tout le monde descendit, et chacun se cramponnant à la queue de son coursier, on se remit en marche avec une nouvelle ardeur. Le soleil brillait de tout son éclat, dardant ses rayons sur ces vastes entassements de neige, et en faisait jaillir d’innombrables étincelles dont le scintillement éblouissait la vue. Heureusement, nous avions les yeux abrités sous les inappréciables lunettes dont nous avait fait cadeau le Dhéba de Ghiamda. »

Nous le suivrons plus volontiers sous ces grands pins chargés de lichen, où il doit faire si bon se promener et rêver.

(Huc, p. 500). « Les branches et les troncs de ces grands arbres sont recouverts d’une mousse épaisse qui se prolonge en filaments extrêmement déliés. Quand cette mousse filandreuse est récente, elle est d’une jolie couleur verte ; mais, lorsqu’elle est vieille, elle est noire et ressemble exactement à de longues touffes de cheveux sales et mal peignés. Il n’est rien de monstrueux et de fantastique comme ces vieux pins qui portent un nombre infini de longues chevelures suspendues à leurs branches. »

Écrivain sincère, Huc devient parfois réaliste (s’il convient d’appeler ainsi celui qui dit ce qu’il voit) ; il n’a pas peur de vous faire entrer dans les moindres détails ; il tient à préciser.

Dans l’auberge, il remarque la « grosse lanterne rouge qu’un soldat suspend à une cheville plantée dans le mur » ; ailleurs (p. 460), il rencontre une petite troupe de voyageurs qui présentaient un tableau plein de poésie :

« La marche était ouverte par une femme thibétaine à califourchon sur un grand âne, et portant un tout jeune enfant solidement attaché sur son dos avec de larges lanières en cuir ; elle traînait après elle, par un long licou, un cheval bâté et chargé de deux caisses oblongues qui pendaient symétriquement sur ses flancs. Ces deux caisses servaient de logement à deux enfants dont on apercevait les figures rieuses et épanouies étroitement encadrées dans de petites fenêtres. La différence d’âge de ces deux enfants paraissait peu notable. »

L’âne était grand, l’enfant était attaché avec des lanières de cuir larges ; les caisses étaient oblongues, etc… Il est impossible de se montrer plus scrupuleux sur la précision des détails.